Les coquillages brisés

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PDV Raphaël

Mes pas s'enfoncent dans le sable. J'écrase sans vergogne les vestiges d'une forteresse de sable, preuve incontestable que les plus grands empires ne sont jamais qu'éphémères. Les coquillages qui ornaient le donjon craquent sous mes semelles. Des grains dorés viennent se loger au fond de mes baskets et je me retiens de ne pas les chasser en arrachant mes chaussures tout de suite. À la place, je rejoins le rivage. Je manque de me briser la nuque en faisant valser mes chaussettes. Elles retombent mollement près de mes baskets, dans une minuscule flaque d'eau qu'un gamin mesquin a certainement creusé dans l'unique but de rendre ma vie un peu plus merdique encore. Je soupire en lorgnant le tissu gris virer au noir. Je ne les ramasse par pour autant et avance de quelques pas. Je me plante devant la mer. Les vagues viennent lécher mes orteils et éclaboussent mon pantalon. J'aurais dû mettre un short. C'est la seule chose à laquelle je pense et c'est peut-être pas plus mal comme ça. Je souffle, à l'instar du vent déchaîné qui tente d'arracher ma casquette du sommet de mon crâne. D'une main experte, je jette ladite casquette avant qu'elle ne s'envole définitivement. Les bourrasques la font dériver de sa trajectoire, mais elle s'écrase tout de même à quelques pas de mes affaires.

— Putain, je soupire, n'ayant pour seuls témoins que le sel et le sable.

Puis comme si cela allait effacer les trois jours qui viennent de s'écouler, je frotte mon visage avec mes mains. Mais rien ne s'efface et quand je rouvre les yeux, le monde n'a pas changé. Moi-même, je n'ai pas changé. Et pourtant, je croyais l'avoir fait, je pensais avoir grandi cette année mais tout le merdier de ces derniers mois me revient en tête et me hurle le contraire.

J'ai une boule acide dans la gorge et la culpabilité titille mon cœur et ma tête depuis soixante-douze heures. La vérité est là, simple et cruelle : je m'en veux. Je m'en veux parce que j'aurais dû insister l'autre jour à la bibliothèque et les jours qui ont précédé. J'aurais dû crever l'abcès avec Elena avant que la vérité ne nous explose à la figure. J'aurais dû casser la gueule de Jonas moi-même et j'aurais dû la défendre plus fort encore. Mais j'ai eu peur. Parce qu'à l'instant où les recruteurs se sont installés dans les gradins, je savais que mon avenir dépendrait de cette soirée. Et je suis peut-être égoïste ou lâche, peut-être même les deux, mais je refuse de foutre en l'air ma vie pour Elena.

Pourtant, ma poitrine se serre lorsque je repense à elle, à ses yeux tristes ce matin après son rendez-vous avec mon oncle, à l'abîme qu'elle a creusé entre nous, à sa mine déconfite quand ma cousine a ouvert la bouche. Elle ne s'y attendait pas, c'est certain. Moi non plus, mais la trahison a été plus amère pour elle et je tente encore de comprendre pourquoi. Et puis je revois son visage à midi, ce regard froid, inatteignable qu'elle nous a lancé. J'aurais voulu la prendre dans mes bras, la rassurer, lui dire que je comprenais sa réaction parce que c'était bon, j'avais fini par la cerner, par comprendre ce mécanisme de défense, ce bouclier invisible et indestructible qu'elle érige en permanence autour d'elle. J'aurais voulu lui dire que je l'avais percée à jour et qu'elle n'était pas aussi dure que ce qu'elle laissait croire aux autres mais que ça la rendait mille fois plus forte à mes yeux. J'aurais voulu tout lui dire, mais elle s'est assise avec Jake et quelque chose s'est fracturé en moi.

J'ai à peine consciencede retirer mes vêtements. Je ne me rends compte que je l'ai fait que lorsque jeplonge la tête la première dans le Pacifique. L'eau est froide, le soleil nousa abandonné ces derniers jours, et la métaphore est tellement grotesqueque ça me file la nausée. Un instant, je regrette de ne pas avoir traîner maplanche jusqu'à cette plage. Les derniers baigneurs quittent l'eau aucompte-goutte et je ne peux m'empêcher d'imaginer les tempêtes qu'ilstraversent et qui font échos à la mienne. Parce qu'il faut forcément avoir unproblème à régler pour venir se baigner à cette heure-là alors que la pluiecommence à tomber. Je sens ses larmes lécher ma peau.

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