41. Mauvais pressentiment

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How Do I Say Goodbye – Dean Lewis

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How Do I Say Goodbye – Dean Lewis


J'ai un mauvais pressentiment.

La boule au ventre que je ressens depuis samedi n'est pas liée à la visite du centre olympique, ni à mon essai. Elle est toujours là, et même plus intense depuis que nous avons pris le chemin du retour.

Rachel ne répond pas à mes messages, ni à mes appels, ce qui ne lui ressemble pas. Les parents m'assurent qu'elle va bien et qu'elle est seulement en pleine préparation pour la compétition à venir mais ça sonne faux.

Et il y a Charlotte. Je voudrais lui venir en aide mais je n'arrive pas à ignorer la douleur qui s'empare de ma poitrine. Il ne nous reste que quelques heures de route avant d'être de retour à Los Angeles et Charlotte s'est murée dans le silence depuis notre départ. Elle est juste à côté de moi, mais c'est comme si elle était à mille lieues d'ici. Son regard est rivé sur un point fixe et c'est à peine si elle cligne des yeux. Quand ses paupières se ferment, c'est uniquement quand la fatigue l'emporte.

J'ignore ce que contient la lettre de sa mère, mais quelque chose en elle s'est brisé à sa lecture. Et je ne pensais pas qu'il était possible de voir deux versions d'une même personne se succéder en si peu de temps. Charlotte a refermé la lettre dans un geste mécanique avant que son corps ne cède. C'était bref, une minute à peine mais à son réveil, elle n'était plus la même. La douleur l'a transpercé de part en part. Elle a pleuré en continu jusqu'à s'endormir. Et même là, son sommeil était agité.

Je jette quelque coups d'œil inquiet vers elle, pour capter quelque chose qu'elle pourrait me dire, n'importe quoi mais il n'en est rien. Elle est imperméable à ce qui l'entoure. J'ai beau chercher les mots dans ma tête, tous meurent au bord de mes lèvres puisqu'aucun ne semble convenir pour éteindre le chaos qu'elle essaie de contenir. Entre nous, il n'y a plus que le ronronnement du moteur et le souffle discret du chauffage.

Lorsque je retrouve son quartier, je ralentis doucement, me gare devant chez elle et coupe le moteur. Il lui faut quelques instants pour réaliser que nous sommes arrivés.

— Ça va aller ?

Pour la première fois en deux jours, elle me regarde. Elle ne prononce pas un mot, elle se contente de hocher la tête. Elle récupère son sac sur la banquette arrière et ouvre la portière d'un geste lent et mécanique. Je la regarde s'éloigner et disparaître précipitamment derrière la porte, avec la volonté de se retrancher dans son mutisme. Je guette la fenêtre de sa chambre pour y apercevoir de la lumière mais rien ne se passe. L'impuissance me ronge. Je voudrais l'aider, obtenir des réponses mais je ne peux pas les lui arracher. Alors j'attendrais qu'elle me rouvre les portes de son esprit et qu'elle me laisse se battre à ses côtés.

L'idée de rentrer à la maison ne me réjouit pas. Toujours à l'arrêt, je saisis mon téléphone et envoie un message à Rachel pour l'avertir de retour. Mon cœur s'affole dans ma cage thoracique quand les trois petits points s'affichent quand elle écrit, mais ils disparaissent sans sa réponse.

17h45.

Avec un peu de chance, je peux encore espérer voir Lucy. Après ces derniers jours j'en ai besoin. J'envoie un dernier message à ma jumelle, l'informant que je me rends à l'hôpital avant de redémarrer, peut-être que je la trouverais là-bas.

Plus j'approche de l'hôpital, plus le malaise grandit. Une angoisse sourde me saisit à la gorge et se propage dans toutes mes cellules. Perturbé, j'accélère, l'estomac lourd et le corps tremblant de toutes parts.

Sur place, tout semble différent, étrangement silencieux. Je me déplace dans les couloirs avec l'impression d'être dans un univers parallèle. La montée de l'ascenseur me paraît extrêmement longue, je martyrise le pauvre bouton du sixième étage. Quand les portes de la cage métallique s'ouvrent, le visage des infirmières se tournent vers moi. Je remarque immédiatement leurs mines abattues.

Rachel est là, sur les fauteuils miteux face à la chambre de notre sœur, les genoux ramenés contre sa poitrine. Elle n'est pas seule, Jaxon la tient dans ses bras, et lui aussi a le visage dur. Nos parents sont là aussi, leurs regards me fuient. Le médecin en charge de Lucy contourne le bureau des soignants, et avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, je me décompose.

Je fonce droit vers la chambre de Lucy et constate qu'elle est vide. Je suffoque, pris de panique.

— Ezra ? tente le médecin.

— Où est Lucy ? vociféré-je.

— Ezra, je suis désolé...

— Non... non !

Je me tire les cheveux, les larmes affluent et je vomis aux pieds du chef de service qui recule de justesse. Tout fait sens : la sensation pesante depuis deux jours, la douleur que j'ai ressenti pendant le match d'essai...

Le silence de Rachel...

Non... je ne veux pas croire que...

Un immense gouffre s'ouvre sous mes pieds et la douleur me déchire de part en part, exacerbée par la colère quand le médecin me tue en une phrase :

— Vos parents ont pris la décision d'arrêter les soins de Lucy.

DaylightOù les histoires vivent. Découvrez maintenant