"Tout ce que je voulais, c'était être l'égale de ma mère"
Charlotte n'a qu'une ambition : devenir une grande gymnaste. Comme sa mère. Alors quand l'occasion se présente, elle n'hésite pas une seule seconde. Pourtant elle n'imagine pas le nombre d'ob...
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In The Stars – Benson Boone
Il pleut.
Le ciel d'habitude si bleu et ensoleillé de la Cité des Anges est d'un gris profond, comme s'il s'était joint à notre tristesse pour l'enterrement de Lucy.
Ça fait déjà quatre jours qu'elle est morte.
Et je ne suis plus qu'une moitié d'âme depuis.
Incapable de faire quoi que ce soit depuis quatre jours, c'est ma mère qui noue ma cravate noire. Comme son cœur.
La regarder dans les yeux est au-dessus de mes forces, alors je tourne la tête vers la fenêtre où les lourdes gouttes de pluie s'écrasent contre le carreau, chacune traçant un chemin unique. J'entends ma mère m'appeler à plusieurs reprises mais je reste silencieux, comme je le fais depuis que j'ai su. Ses doigts effleurent ma joue mais je me recule, dégouté par son contact. Sa main retombe lourdement contre sa robe sombre.
— Au moins, elle ne souffre plus maintenant, souffle-t-elle.
Mais moi si, maman. Atrocement.
C'est fou à quel point le silence peut être assourdissant, comment il amplifie le cri intérieur de vos douleurs. Vivre me demande un effort considérable, chaque respiration, chaque battement de cœur est un supplice me rappelant inévitablement ce que je vais devoir supporter le restant de mes jours.
Tout est de ta faute !
Je fuis le sommeil, ou plutôt les images de Lucy qui m'envahissent à chaque fois que je ferme les yeux. Alors je reste éveillé pour ne pas la voir mourir pour la énième fois, et attend que le temps passe. Je vois le soleil disparaître au profit de la lune puis réapparaître en deux battements de cils, dans la même position que dans celle que j'étais quand il a quitté le ciel.
Mon père a reçu la lourde tâche de me laver, de me torcher et de me faire avaler quelque chose puisque je ne le fais pas moi-même. J'ai reçu la visite de Drew et de Charlotte mais j'étais trop anesthésié pour capter quoi que ce soit, tout est flou. Ce dont je me souviens ces derniers jours, c'est d'être sorti de l'hôpital, après avoir passé six heures dans la chambre de Lucy comme si ça avait pu la ramener et d'avoir roulé jusque chez Charlotte. Rachel a dû le lui dire car il était près de deux heures du matin, pourtant, elle m'attendait sur le porche. Malgré tout ce qu'elle venait d'apprendre, elle était là. C'est seulement quand j'ai vu ses larmes que les miennes se sont mises à couler. Je suis tombé de mon fauteuil, à ses pieds et j'ai hurlé comme jamais auparavant tandis qu'elle me tenait.
— Ils l'ont débranchée... Ils l'ont débranchée sans que j'ai pu lui dire au revoir.
— Je suis tellement désolée, Ezra.
On est resté un long moment dans cette position inconfortable et je me rappelle seulement m'être réveillé dans mes draps au petit matin. J'aurais préféré ne jamais me réveiller de ce cauchemar.
C'était ma sœur. Je devais la ramener saine et sauve à la maison, au lieu de ça je l'ai tuée.
Autour de moi, le monde continue de tourner, les heures et les minutes défilent toujours mais je suis comme figé, absent. Comme si la mort avait siphonné mon âme pour ne laisser que mon enveloppe corporelle.
— Ezra...
Pendant une fraction de seconde, je crois que c'est Lucy. Je papillonne des yeux, hagard avant de réaliser que c'est Rachel qui se tient dans l'encadrement. Elle a passé une robe noire avec une broche bleue – la couleur préférée de notre sœur - et laissé tomber ses cheveux en cascade dans son dos. Ses yeux sont rouges et irrités, c'est le cas depuis des jours car je l'entends pleurer toutes les nuits au-dessus de ma chambre. Ses lèvres bougent mais je suis incapable de déchiffrer les mots qui en sortent, ils sonnent comme du coton et les phrases me parviennent décousues. Je la dévisage, le regard vide.
— Ez... tu m'entends ? On va y aller, m'annonce-t-elle, la voix chevrotante.
Je ne réponds pas, n'acquiesce pas. Je me contente de subir les évènements, parce que si je reconnais ce qui se passe, cela sera trop réel et je ne suis pas prêt à l'accepter. Je ne le serais jamais.
Nous roulons en silence jusqu'au cimetière où se tiennent les funérailles. Là-bas, je remarque aussitôt le corbillard transportant Lucy dans son cercueil en chêne blanc. Je jette un œil à l'assemblée. Mes grands-parents ont fait le déplacement, mais pas qu'eux. Drew, le coach Minnick, les gars de l'équipe et quelques voisins. Charlotte est là aussi, avec Derek et celle que je devine être sa tante se tenant à côté de Spencer et Riley.
Ma jumelle s'approche de Charlotte qui l'enlace sitôt qu'elle est face à elle. Rachel sanglote dans les bras de son amie qui frotte son dos pour tenter d'apaiser sa peine. Des sillons de larmes brillent sur les joues de Charlotte qui murmure quelques mots à son oreille avant que Drew ne prenne le relais. Charlotte salue mes parents et leur présente ses condoléances avant de venir vers moi.
Elle ne dit pas un mot mais je comprends tout ce qu'elle veut me dire quand sa main presse mon épaule. Elle porte une robe noire à manches longues et ses cheveux sont coiffés en une queue de cheval simple. Elle se retient de pleurer, comme tout le monde ici.
Les employés des pompes funèbres sortent le cercueil et l'emmène en procession jusqu'à l'endroit où elle sera inhumée dans peu de temps. Il y a quelque chose de particulièrement monstrueux dans le fait de suivre le cortège pour accompagner Lucy dans sa dernière demeure. Je reste à la traîne avec Rachel qui se cramponne aux poignées de mon fauteuil. Mes parents ont choisi un espace sous un cerisier qui fleurira dans quelques mois. La stèle funéraire neuve est déjà installée :
Lucy Grace Taylor
2000 – 2022
On dirait qu'ils avaient tout prévu depuis des mois. Rachel et nos parents se tiennent à ma gauche, mais la chaise à ma droite est vide. Elle ne le reste que quelques minutes avant qu'une silhouette ne vienne s'y glisser. Je m'attends à voir Drew s'y installer mais ce sont les doigts fins, chauds et calleux de Charlotte qui s'entrelacent aux miens et me rappellent de respirer.
— Je suis là, murmure-t-elle. Je ne te lâche pas.
Je resserre ma prise sur sa main dès que l'officiant prend la parole mais je ne l'écoute pas, bien trop distrait par la boîte blanche dans laquelle Lucy repose dans le noir éternel. Tant de blancheur pour autant d'obscurité. Je voudrais pleurer, hurler, plonger dans la fosse pour qu'on m'enterre avec ce foutu cercueil.
Mon cœur pousse un cri d'agonie mais personne ne l'entend. On pourrait tout aussi bien me l'arracher que ça n'y changerais rien. Je suis mort de l'intérieur.
Soudain, le cercueil se met en mouvement pour descendre dans la terre. Je comprends qu'à cet instant précis, je dois faire mes adieux à ma jumelle et réalise qu'elle fait définitivement partie de mon passé. Nous sommes venus au monde à quelques minutes d'intervalle, nous avons partagé des fous rires et des secrets, tout ça se termine maintenant, sans savoir quand nous nous retrouverons. Pour toujours et depuis le premier jour. Un frisson me traverse et je réagis pour la première fois depuis une semaine :
— Non... attendez ! Attendez, je suis pas prêt !
Je me jette vers l'avant comme si cet élan pouvait empêcher l'inévitable mais deux paires de bras me retiennent en arrière. Je me débat mais je suis trop faible pour espérer gagner cette bataille. Je me noie dans mes propres larmes, et tente vainement de retenir le cercueil qui s'enfonce dans l'espace dédié.
Mes parents sont les premiers à jeter une poignée de terre, suivi de près par Rachel et Drew. Puis vient mon tour. Je referme les doigts sur le monticule de terre humide puis le jette deux mètres plus bas. La terre s'accumule rapidement, me faisant suffoquer à chaque nouvelle avalanche brune.
Quand je ne perçois plus le blanc de son cercueil, j'ignore comment je parviens encore à respirer.