"Tout ce que je voulais, c'était être l'égale de ma mère"
Charlotte n'a qu'une ambition : devenir une grande gymnaste. Comme sa mère. Alors quand l'occasion se présente, elle n'hésite pas une seule seconde. Pourtant elle n'imagine pas le nombre d'ob...
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Il reste encore une personne à aller voir pour définitivement marquer mon retour dans la ville qui m'a vu grandir. On dit que les gens viennent à Los Angeles pour que leurs rêves se réalisent, mais pour les gens qui y résident, c'est parfois l'effet inverse. Je l'ai fui car elle m'a tout pris.
La météo est en accord avec mes émotions liées à cet endroit : aujourd'hui, les températures sont plus douces, le vent est moins tranchant que ce jour du mois de décembre où j'ai cru mourir à mon tour.
Devant les grilles du cimetière, j'essaie de rassembler mon courage pour passer le portail. Je l'ai évité pendant presque deux semaines, je ne me sentais pas assez prêt pour y mettre les pieds. J'attendais le bon moment mais j'ai vite compris qu'il n'y en aurait jamais pour affronter son absence et le manque qu'elle creuse en moi. La psychologue qui m'a accompagné dans mon deuil m'a suggéré de ne pas voir le cimetière comme un endroit qui nous éloigne l'un de l'autre, où tout se termine, mais comme un lieu où les âmes se retrouvent toujours.
Les mains tremblantes, j'avance sur le chemin en gravier à une allure lente. J'appréhende. Revenir ici me bouleverse plus que je ne le pensais. Ma respiration se fait courte, je dois reprendre mon souffle plus souvent que d'habitude. Les allées sont de plus en plus colorées par le printemps. Le cerisier qui constitue mon repère est une preuve du temps que j'ai passé loin d'ici : il est en pleine floraison en cette fin du mois de mars. Je m'immobilise en plein de milieu du chemin, plus si sûr d'être capable de parcourir les derniers mètres. Je repousse ce moment depuis deux semaines mais je ne peux pas continuer comme ça.
Devant la tombe de Lucy, je souris en constatant qu'elle est décorée des fleurs qui, si j'en crois l'état, ont été déposées récemment. Quelques jours tout au plus. Ça me rassure de savoir que quelqu'un s'assurait de ne pas l'abandonner quand je l'ai fait. La pierre n'a pas changée mais je ne la regarde plus avec autant de colère.
— Salut, sœurette.
Ma voix rauque se brise sur la fin. Je me racle la gorge et fixe la pierre tombale, sans rien dire de plus pendant de longues minutes. Finalement, je place les freins de mon fauteuil et descend pour m'asseoir à côté de celle-ci. Au fond, que ce soit ici ou à l'hôpital, je peux toujours lui parler comme j'en avais l'habitude alors je pose ma main sur la pierre froide. Un rayon de soleil vient caresser mes doigts, comme si elle savait, comme si elle m'attendait. Je n'ai rien apporté. Ni fleurs, ni bougie. J'ai juste besoin d'être là
— Ouais... ça fait longtemps, je sais. J'étais un peu... à côté de la plaque depuis que tu nous a quitté. J'espère que tu m'en veux pas trop de pas avoir été là, mais je crois que t'étais bien entourée malgré tout.
Le vent se soulève légèrement, faisant voler des fleurs de cerisiers qui s'échouent au pied de plusieurs sépultures.
— J'espère que tu t'éclates là-haut, ou peu importe où tu te trouves. J'ai mis beaucoup de temps à me faire à ton absence. Je te mentirais si je disais que je n'espère plus ton retour. Je... je fais ce rêve parfois, celui où t'es encore là.
Dans ce rêve, je me réveille parce que j'entends du bruit dans la salle de bain. Je me lève pour dire à Rachel de se taire, sauf que c'est Lucy qui râle parce que j'ai encore utilisé son masque pour le visage. Il est tellement réel qu'au début, je refusais de dormir pour éviter de la voir. Ensuite, je m'endormais dans l'espoir de l'y retrouver et de ne jamais me réveiller. Je me suis rendu compte ce que c'était d'être le survivant. Tout le monde autour de moi dit que c'est une chance mais personne ne se rend vraiment compte de la charge que ça représente. On a le cœur qui bat pour deux, on rit pour deux. Les autres, ils nous répètent sans cesse que la vie continue alors qu'on voudrait qu'elle s'arrête un instant.
Être le survivant c'est constamment ressasser l'accident et me demander « pourquoi elle et pas moi ».
— Je n'ai pas accepté ta mort, pour être honnête. Je m'en tiens à ce que Charlotte m'a dit une fois, qu'on s'adapte à la perte des gens qu'on aime sans jamais vraiment l'accepter. Je crois que je vais mieux. Pas totalement, mais un peu.
J'avais peur de la voir partir, peur de ce que la vie serait sans elle à nos côtés. Mais celle-ci continue malgré la mort, malgré le chagrin. À un moment, j'ai compris que je ne pouvais pas continuer d'agir comme si j'étais mort moi aussi. Je ne voulais plus être le fantôme de ma propre existence. C'était dur, mais je me faisais violence pour me lever tous les matins. Pendant trois ans j'ai pensé que je serais condamné à vivre avec cette douleur, qu'elle me définissait. Elle est toujours là, restera sans doute jusqu'à la fin de mes jours, mais elle est moins brûlante.
De ma poche, je sors une vieille photo de nous trois, un peu froissée. C'est une de mes préférée. Je me tiens au milieu, Rachel et Lucy se tiennent respectivement à ma gauche et à ma droite. Je souris devant le cliché : Rachel m'applique du fard à paupières volé dans le maquillage de notre mère, avec la plus grande concentration, tandis que Lucy essaie de tresser mes cheveux trop long. Je fais clairement la gueule, mais Lucy sourit de toutes ses dents à la caméra. C'est pour ça que je l'ai choisie. Parce que si je veux me souvenir d'elle, c'est cette image que je veux graver dans ma mémoire. Je la scotche sur la pierre et ferme les yeux quelques instants.
Ce sont des pas sur le gravier qui attirent mon attention. Je rouvre les paupières et me retrouve éblouis par le soleil quelques secondes avant d'apercevoir Charlotte, avec un pot de fleurs dans les mains.
— Oh... salut. Désolée, je ne savais pas que tu serais là, je venais déposer ça.
— Pas de soucis, vas-y.
Charlotte me sourit tendrement et s'agenouille face à nous. Ses cheveux roux reflètent le soleil et laissent apparaître des nuances de blond vénitien parmi ses mèches d'un cuivre plus sombre.
— Salut Lucy, je t'apporte des myosotis aujourd'hui, souffle-t-elle.
Je baisse le regard sur les pétales bleus, et souris. Du myosotis, aussi connu sous le nom de « ne-m'oublie-pas ».
— C'est toi qui déposent des fleurs ? m'étonné-je.
— Ouais, je venais régulièrement pendant que tu n'étais pas là. Je veillais sur Rachel pendant qu'elle veillait sur toi, c'est ce qu'on avait convenu, sourit-elle face à la tombe.
— Merci... d'avoir fait ça.
— C'est normal. Bon... je vous laisse tous les deux, vous avez besoin de vous retrouver. À bientôt, Lucy.
Elle me salue d'un geste de la main et fait demi-tour, repartant vers l'allée principale du cimetière. Je me retourne face à ma sœur jumelle, un sourire au coin des lèvres.
— C'est toi qui l'a mise sur mon chemin, pas vrai ? Tu savais que j'aurais besoin de quelqu'un comme elle avant même que je la rencontre ?
Le soleil perce soudainement les nuages et vient caresser ma nuque pendant de longues minutes, comme si Lucy me donnait sa confirmation. Un rire franc m'échappe face à cette coïncidence – si c'en est une.
— Elle me repousse pour l'instant. Je sais que j'ai merdé en partant, et je compte bien la reconquérir mais... elle a encore beaucoup de problème et je ne sais pas quoi faire pour l'aider.
Je ferais tout pour qu'elle puisse enfin se sentir bien et en sécurité dans son gymnase et dans son sport. Dans sa vie en général. Pour ça, je connais quelques personnes qui peuvent m'aider, à commencer par Rachel. Je me confie à Lucy sur ce que je sais pour l'instant, comme si ça pouvait m'aider à élaborer un plan. Je reste là presque une heure avant de quitter l'endroit.
— Tu nous manque énormément. Je reviendrais, c'est promis.
Je remonte dans monfauteuil et m'en vais, serein. Je me sens... en paix. Pas parce qu'elle me manquemoins, mais parce qu'elle me manquera toujours, et ça je peux l'accepter.