Chapitre 10

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Le lendemain, Délia profita de l'absence d'Arnaud – qui participait à un spectacle de rue dans une commune voisine – pour se mettre à la recherche d'un emploi. Elle commença par éplucher les petites annonces dans les journaux, détaillant les offres ô combien alléchantes de serveuse dans une friterie, de serveuse dans une brasserie, de serveuse dans une crêperie et d'hôtesse spécialisée dont ladite spécialité n'était guère précisée mais qui valut à Délia un mauvais pressentiment.

Elle referma le journal avec une moue de dégoût. Une lettre glissa par terre. Elle toisa l'intruse d'un regard mi-affligé mi-exaspéré. Les dieux des mauvaises nouvelles complotaient-ils contre elle en ce moment ?

Elle ramassa la lettre. Il n'y avait pas de logo cette fois, mais c'était bien son nom écrit à l'encre bleue et son adresse avec la mention du pays. Ce devait donc être encore un éditeur québécois qui lui signifiait que son manuscrit avait autant de valeur que du pipi de chat. Néanmoins elle apprécia l'effort que la secrétaire avait fait pour tracer ses coordonnées de façon appliquée dans cette belle encre bleue. Elle devait vraiment s'ennuyer ce jour-là.

Elle partit ranger la lettre dans la fougère, le lieu à présent dédié aux mauvaises nouvelles en sursis. Elle l'ouvrirait plus tard. De toute façon, cela ne changerait rien au résultat.

Alors qu'elle glissait l'enveloppe sous le feuillage arien, elle pensa à la précédente lettre de refus. Celle qui disait : « Votre récit manque cruellement de crédibilité. » Comment avait-on osé lui dire ça ?

Elle sentit monter en elle un instinct de révolte, une furieuse envie de hurler. Au lieu de ça, elle courut jusqu'à la chambre chercher l'ordinateur portable, l'installa sur le petit bureau d'angle et cliqua sur le dossier intitulé « ROMAN ».

Elle mit quelques temps à retrouver la dernière version de son manuscrit – il y en avait tellement ! Après avoir fait un copier-coller, elle supprima l'intégralité du premier chapitre, inspira profondément et se lança.

À 17 heures, elle s'écroula sur son clavier en réalisant qu'elle n'avait pas mangé de la journée. Dans la cuisine, elle s'empara du Tupperware que sa mère lui avait donné la veille. Elle enfourna sa tranche de rôti, puis croqua dans une pomme en consultant ses messages. Arnaud lui avait envoyé trois photos. Sur la première, il apparaissait le visage fardé de blanc, les lèvres rouges, affublé d'un bonnet de Pierrot la Lune. La larme noire dessinée sur sa joue gauche contrastait avec son sourire rayonnant. Sur la seconde, une guerrière montée sur échasses crachait des flammes. Enfin, la troisième était celle d'un carrosse en forme de citrouille tiré par un cheval multicolore, à laquelle Arnaud avait ajouté cette légende : On change de voiture ?

Délia s'empressa de lui répondre : D'accord, mais je veux la baguette magique qui va avec. 

Et ce fut ainsi durant les trois jours que dura le spectacle d'Arnaud. Il changeait de déguisement, tandis que Délia se débarrassait du sien. Ce qui appartenait à hier et qui semblait si bien scellé était maintenant à portée de clavier. Était-ce à cause du visage de Julien qui avait retrouvé une netteté implacable dans son esprit ? Elle écrivait sans relâche, portée par un vent nouveau, supprimant toutes les phrases qu'elle jugeait stériles pour les remplacer par de nouvelles. Même le rap qui faisait trembler les murs ne parvenait pas à la déconcentrer. Des rayons de soleil naissaient sous ses doigts, donnant vie aux ombres d'autrefois. La pièce toute entière semblait refléter la lueur de l'écran, se chargeant d'une lumière magique et cruelle.

Quelque chose en elle s'était réveillé. Elle y croyait à nouveau. Elle devait y croire. Renoncer, c'était laisser s'éteindre un bout d'elle-même.

***

Un matin, Délia apparut dans le salon tenant un sac à l'horizontale, tel un serveur prenant soin de ne pas renverser un plateau de petits fours.

Hier n'est jamais loinDes histoires addictives. Découvrez maintenant