Thibault leva les yeux aux ciel en gémissant :
– Mais pourquoi tout le monde croit que c'est ma copine ? C'est ma sœur !
Délia frémit.
– Laquelle ?
– Sarah, ma petite sœur.
– Ah, la future top-canon. Eh bien, on dirait que vos prédictions se sont réalisées.
Lorsqu'elle avait seize ans, Délia avait maintes fois entendu dire de Sarah – qui n'avait alors que onze ans – qu'elle deviendrait la huitième merveille du monde. « Elle a du potentiel » était une phrase qui hantait la bouche des garçons qui attendaient impatiemment que le souffle de la Nature incurve ces jolies lignes droites, remplissent les creux et pervertisse l'innocence de son âme.
Délia se souvenait d'une enfant à la moue boudeuse et au regard mutin. Tout dans son visage paraissait trop grand, trop sensuel pour une gamine de cet âge, mais on devinait que, dans un futur proche, ces traits insolents seraient parfaitement à leur place. Pourtant, bien qu'elle eut grandi et fut devenue aussi ravissante qu'on pouvait l'espérer, il y avait quelque chose qui clochait dans la beauté de Sarah.
Elle avait perdu ce côté provocant. Son regard ne proclamait pas : « Regardez-moi ! Regardez-moi ! » Il semblait plutôt chuchoter : « Excusez-moi d'être si jolie. »
Elle ne semblait pas mesurer sa chance d'avoir reçu un tel patrimoine génétique.
– Elle n'était pas blonde avant ? souffla Délia.
– Si mais ça attirait trop les regards selon elle. Elle en avait marre de se faire accoster à tous les coins de rue.
– Et ça a changé quelque chose de devenir brune ?
– Non, rien du tout, mais elle croit que ça la rend plus crédible et plus sympathique.
Point de vue de Sarah
Sarah avait grandi avec trois sœurs aînées dont elle avait vu la beauté éclore bien avant la sienne. Elle avait envié leurs talons, leur maquillage, leurs petits amis alors qu'elle devait se contenter de barbies et de culottes en coton. Elle avait rêvé de cette féminité pendant un temps qui lui avait paru interminable.
Mais lorsque le bourgeon avait fini par éclore, lorsque tout ce qu'elle convoitait avait enfin été à sa portée – les garçons, les soutiens-gorge en dentelle, les mini-jupes et les talons – elle ne s'était pas sentie à la hauteur. La féminité idéalisée de ses sœurs, qui possédaient toutes des cheveux noirs et un teint méditerranéen, était venue ombrer son reflet dans le miroir. Elle trouvait sa peau trop pâle, ses yeux trop clairs et ses cheveux trop blonds. Elle n'était pas aveugle au point de se juger moche, mais elle n'aimait pas ce genre de beauté tapageuse. Elle aurait volontiers troqué ce visage de baby-doll contre le charisme italien de ses sœurs, ou plutôt fallait-il dire de ses demi-sœurs car elle était la petite dernière, née d'un autre père, et cela chaque jour le miroir le lui rappelait.
À l'adolescence, elle était passée par une sorte de crise où elle s'était teint les cheveux, prétextant que c'était pour éviter les regards insistants mais en vérité c'était pour se rapprocher davantage de sa mère et de ses sœurs. Elle s'était mise au tango après avoir vu Monica Bellucci exhaler toute sa sensualité italienne dans Heart Tango. Et à l'université, elle avait choisi d'apprendre l'italien, tout en osant jamais prononcer un seul mot de cette langue à la maison. Elle était tiraillée entre sa volonté de reconquérir les origines siciliennes de sa mère et l'écrasant sentiment qu'elle était la moins légitime pour le faire. Elle cultivait donc son amour de l'Italie en secret. Ses sœurs continuaient à l'appeler « la Suédoise » ou « Heidi » – en référence à Heidi Klum – alors que cela faisait des années qu'elle avait rejoint le clan des brunes.
En fin de compte, au sein de la fratrie, seul son frère Thibault s'était toujours montré plein d'égards, lui faisant sentir qu'elle n'était pas « la pièce rapportée » mais au contraire « la pièce maîtresse » de la famille. Naturellement, en tant que garçon, Thibault était le mieux placé pour comparer ses quatre sœurs et Sarah était de loin la plus éblouissante.
Lorsqu'elle aperçut son frère au loin, assis sur une nappe, en pleine conversation avec une nouvelle conquête, Sarah sentit la moutarde lui monter au nez. Elle connaissait ce genre de filles par cœur : d'abord elles faisaient semblant de copiner avec la petite sœur pour plaire au grand frère, puis elles lui faisaient discrètement comprendre qu'elles avaient besoin de passer du temps seule avec Thibault. Enfin, lorsqu'elles avaient bien refermé leurs griffes autour de leur proie, elles ne faisaient plus le moindre effort de politesse et l'éjectaient de la partie. Cette fois, elle n'allait pas se laisser faire.
Lorsqu'elle se planta devant eux, elle fut accueillie par un sourire rayonnant de la part de la fille. Sarah lui adressa un regard méfiant qui disait : Ne me la fais pas à moi. Je sais très bien que tu complotes pour me voler mon frère.
– On parlait justement de toi ! fit Thibault en posant son bras sur l'épaule de la fille. Tu te rappelles de Délia ?
Sarah dévisagea un peu plus son ennemie. Ce nom ne lui évoquait rien du tout. Ni ce visage. Donc la voleuse de frère avait déjà commencé son travail en amont. Elle s'était déjà infiltrée dans leurs vies sans qu'elle s'en aperçoive. Était-ce une caissière du supermarché, une serveuse, une postière ? En tout cas, elle n'avait pas vu venir la menace.
– C'est normal que tu ne t'en rappelles pas, s'excusa Délia. La dernière fois que je t'ai vue tu faisais 1mètre 30 et tu regardais Scooby-Doo.
Sarah lui jeta un regard mauvais. Qui était cette fille ?
– Délia a été ma petite amie quand j'avais 16 ans, l'éclaira Thibault.
Un amour de jeunesse. Bien plus redoutable qu'une nouvelle conquête, pensa Sarah en s'asseyant à la droite de son frère, tout en lui jetant une œillade réprobatrice.
– Alors tu es danseuse ? demanda Délia, cherchant visiblement à être gentille.
– Non, je prends juste des cours de tango, répondit sèchement Sarah. D'ailleurs mon frère me sert parfois de partenaire.
Thibault leva les mains en l'air en regardant son ex-petite amie qui souriait avec un air de défi :
– Non, je ne vous ferai pas une démonstration.
– Allez, si ! insista la fille.
Elle paraissait trop enjouée. Il y avait anguille sous roche.
– Je peux te faire une démonstration de kick-boxing mais pas de tango, rétorqua Thibault en posant une main sur le genou de la voleuse-de-frère.
Sarah dévisagea Délia pour analyser sa réaction, mais celle-ci semblait transformée en statue de sel. Elle était pâle, comme vidée de son assurance. Elle suivit la direction de son regard et remarqua Julien qui se dirigeait vers eux. Ses boucles folles s'agitaient dans tous les sens avec le vent. Elle ne l'avait plus revu depuis plusieurs années, mais auparavant il traînait souvent à la maison. Elle se rappelait un grand gaillard un peu timide qui l'épiait du coin de l'œil. Elle avait toujours préféré Julien à Rob dont les tentatives de drague manquaient de subtilité.
Sarah reporta son attention sur Délia qui regardait Julien comme si elle avait vu un fantôme. Elle ne comprenait pas qui était cette fille ni quel était son but. Mais elle se comportait de façon vraiment bizarre.
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Hier n'est jamais loin
RomansaElle pensait les avoir oubliés... Mais le Passé n'aime pas qu'on lui tourne le dos. En couple depuis cinq années, Délia vit une idylle parfaite avec Arnaud. Mais son cœur a-t-il réellement renoncé à ses trois amours de jeunesse ? Lorsque sonne l'heu...
