Le jardin avait revêtu sa parure automnale. Le liquidambar ressemblait à un flambeau dont la pointe flirtait avec le ciel. Chaque fois que Délia le regardait, des souvenirs du feu de camp affleuraient à son esprit. Des bribes de conversations, l'éclat d'un regard, une bouffée d'espoir qui lui gonflait le cœur. Le charme de l'automne paraissait, cette année, supérieur à celui de l'été.
Délia s'empara du Brunfelsia pour le transporter dans la serre. Cet arbuste était trop fragile pour supporter la chute du mercure. Hélène le surnommait « Hier, aujourd'hui et demain », parce que ses fleurs passaient par trois couleurs différentes : violet, bleu puis blanc. C'était un arbre indécis, incapable de choisir une couleur et de s'y tenir.
En matière de sentiments, Délia était comme ce Brunfelsia : son cœur pouvait changer de couleur en l'espace d'une nuit ; il pouvait même arborer deux couleurs à la fois.
Elle avait toujours été incapable de faire des choix. Parfois elle avait laissé des gens sortir de sa vie, non parce qu'elle le souhaitait, mais parce qu'elle avait été incapable de leur dire « Reste ! » ou « Va-t'en ! » C'était peut-être à cause du manque paternel. Elle était incapable de rompre avec qui que ce soit, mais par ailleurs elle acceptait facilement qu'on la délaisse, comme si une mauvaise fée s'était penchée sur son berceau, prédisant que tout homme auquel elle s'attacherait finirait par l'abandonner.
Mais cette vision de la vie était une attitude fataliste, elle le savait. Être adulte signifiait prendre des décisions, ne pas attendre que la vie choisisse à sa place et lui assène le coup de grâce.
Une semaine s'était écoulée depuis le tournage. Elle avait attendu, espéré que Julien l'appelle. Mais il avait probablement mille choses à faire, mille interviews à donner. Il fallait qu'elle trouve un moyen de le contacter. Elle ne pouvait plus attendre.
Depuis le tournage, sa relation avec Arnaud s'était dégradée. En apparence, rien n'avait changé. Arnaud était toujours le même. Celui avec qui elle se sentait bien, celui qui l'avait guérie de Julien. Sauf que Julien était réapparu tel le rejet d'un arbre qu'on croit avoir abattu mais dont la souche continue à déverser une sève souterraine. Et voilà qu'elle se trouvait confrontée à un sentiment étrange : Arnaud n'avait pas changé mais elle ne le voyait plus de la même façon. Julien lui faisait de l'ombre. Face à Julien, Délia avait à nouveau seize ans. Et la Délia de seize ans n'était pas amoureuse d'Arnaud.
Arnaud avait été l'antidote à l'absence de Julien. Mais maintenant que Julien était de retour, il semblait n'exister d'antidote plus puissant que Julien lui-même. Qui mieux que lui pouvait soigner le vide causé par son départ ?
Une fois rentrée, elle consulta l'annuaire en ligne pour trouver le numéro d'Égéide Productions, la maison de disques de Julien. Elle le trouva en moins de vingt secondes. Ce n'était pas si compliqué de contacter Julien, après tout !
Elle se coucha sur le lit, puis s'assit, puis quitta le lit pour s'accouder à la fenêtre, parce qu'il paraissait traître de parler à Julien sur ce lit qui était aussi celui d'Arnaud.
Le regard rivé aux feuilles mortes qui parsemaient la cour, elle appuya sur la touche d'appel.
– Égéide Productions. Que puis-je faire pour vous ?
C'était une voix féminine, aussi rapide et désagréable que celle d'un répondeur téléphonique.
– Bonjour, j'aimerais parler à Julien Loiseaux, articula-t-elle lentement. Pourriez-vous me donner son numéro ?
– Qui êtes-vous ?
– Délia Lafleur. Une très bonne amie.
Un petit rire sarcastique traversa le combiné.
VOUS LISEZ
Hier n'est jamais loin
RomantikElle pensait les avoir oubliés... Mais le Passé n'aime pas qu'on lui tourne le dos. En couple depuis cinq années, Délia vit une idylle parfaite avec Arnaud. Mais son cœur a-t-il réellement renoncé à ses trois amours de jeunesse ? Lorsque sonne l'heu...
