Chapitre 24

268 56 29
                                        

Le Tigre ne ressemblait ni à un tigre ni à Thibault. C'était un homme âgé entre quarante et cinquante ans, aux muscles saillants et à la peau tannée par le soleil. Il avait une voix autoritaire à faire trembler les murs et un sourire que Délia aurait qualifié de vicieux.

Au bout d'une heure et demie, Arnaud fut libéré, dégoulinant de sueur et incapable de parler. Il esquissa un signe pour lui faire comprendre qu'il allait prendre sa douche.

Délia reporta les yeux vers son portable pour terminer sa partie de tétris. Soudain elle sentit une présence massive à côté d'elle. Un nouvel imbécile venait de s'asseoir sur le banc. Elle ne détourna pas les yeux de son écran.

– Qu'est-ce qu'il mange ? questionna une voix sèche.

Elle tourna la tête. C'était le Tigre.

– Oh, il mange de tout, il n'est pas difficile.

Elle esquissa un petit sourire qui ne lui fut pas rendu en retour.

– Eh bien, à partir de maintenant, vous allez faire attention à ce que vous lui cuisinez. Il doit impérativement suivre une diète stricte à base de protéines. Je vous donnerai des recettes.

Pourquoi partait-il du principe que c'était elle qui devait cuisiner ? Ce type était vraiment immonde. Elle acquiesça mollement. Ce n'était pas le genre de type qu'on avait envie de contrarier.

– Vous voulez monter sur le ring ?

– Moi ?

La salle se désemplissait peu à peu. C'était l'heure du déjeuner. La moitié des rings étaient vides. Délia pensa que ça pourrait être amusant. Elle ôta ses talons et emboîta le pas au Tigre pour se faufiler entre les cordes.

Malheureusement le Tigre – qui pensait que Délia s'intéressait à la boxe – lui tendit une paire de gants et, avant qu'elle ait eu le temps de trouver une façon polie de décliner l'offre, elle se retrouva à écouter l'ex-champion distiller ses précieux conseils, comme si elle était Hilary Swank dans Million dollar baby.

Après avoir été gavée d'expressions telles que « retournement de droite » ou « prise du Panda », elle fut priée d'enfiler ses gants. La situation était d'un pathétisme absolu. Ces gants n'étaient pas du tout à sa taille ; ils faisaient au moins deux fois sa tête et ils étaient lestés aux poignets. Elle arrivait à peine à soulever un bras.

Sur l'injonction du Tigre, elle commença à donner de petits coups timides dans le vide.

– Plus haut ! Plus haut ! Tu dois viser ma tête !

Facile à dire. Si le but était de viser la tête, elle aurait mieux fait de lui jeter les gants à la figure avant de les enfiler.

– Sautille ! Tu ne dois jamais t'arrêter de sautiller !

Elle tourna la tête vers la porte des vestiaires, priant de toutes ses forces pour qu'Arnaud réapparaisse et mette fin à son supplice. Elle aperçut un homme se frictionnant la tête avec une serviette blanche. Lorsque la serviette glissa, elle remarqua ses cheveux noirs brillant comme du jais. Son cœur se mit à tambouriner.

– Il faut que tu mettes plus d'intensité dans tes mouvements. Imagine que je suis quelqu'un que tu détestes plus que tout.

Ce n'était pas difficile à imaginer. Elle donna un grand coup, tout en continuant à fixer l'homme aux cheveux noirs qui s'éloignait. Il portait un jeans brut et avait une silhouette athlétique. Il aurait pu être...

Elle sentit son poing heurter quelque chose.

– La tête ! Il faut viser plus haut ! gémit le Tigre, une main posée sur son entrejambe.

– Désolée, mentit-elle.

L'homme aux cheveux noirs avait disparu. Et Arnaud semblait avoir décidé d'épuiser toute l'eau chaude de ce gymnase. Il ne restait plus qu'elle et ce vieux croûton en short bleu électrique.

Elle s'arrêta brusquement de sautiller, comprenant que son salut se trouvait dans la tête de son bourreau.

– Vous connaissez un certain Thibault ? Thibault Bartoli ? demanda-t-elle et le seul fait de prononcer ce nom lui donna l'impression de se prendre un coup sur la tête.

Cette impression s'accentua lorsqu'elle vit le visage du Tigre s'assombrir subitement. Elle comprit tout à coup d'où lui venait son surnom. Il y avait une lueur sinistre dans son regard, la lueur du fauve qui s'apprête à vous sauter à la gorge pour vous arracher la tête.

– Qui es-tu ? demanda-t-il d'un ton inquisiteur.

Délia jeta un regard désespéré vers les vestiaires.

– Vous savez, je suis la copine d'Arnaud. L'acteur que vous entraînez.

– Pourquoi t'intéresses-tu à Thibault Bartoli ?

Il avait séparé ces dernières syllabes avec une précision inquiétante. Elle avait l'impression d'être interrogée par un agent de la CIA.

– Euh...

Ses mains commençaient à suer. Elle entreprit d'ôter ses gants.

– Tu abandonnes le combat ?

– Je crois que j'en ai assez appris pour aujourd'hui, bredouilla-t-elle en lui rendant la paire de gants.

Il lui jeta un regard perçant. Il commençait vraiment à lui faire peur.

– Alors qu'est-ce que ça donne ? lança une voix enjouée.

Arnaud venait de réapparaître.

– Elle n'est pas très douée, commenta le Tigre en jetant un regard dédaigneux à Délia. On dirait qu'elle a de l'énergie, mais qu'elle la retient. Comme si elle refusait de montrer son vrai visage.

Délia se blottit contre Arnaud et décocha un sourire féroce au Tigre :

– Je n'ai rien à cacher, moi. Je crois simplement que je ne suis pas faite pour ce sport.

Arnaud – qui sentait bon le shampoing à la menthe – resserra son étreinte :

– Elle a beaucoup d'énergie en effet, mais j'en suis l'unique bénéficiaire.

Le Tigre émit un borborygme, mélange d'écœurement et d'indignation, avant de serrer la main d'Arnaud, lui rappelant leur prochain rendez-vous. Puis il regarda Délia droit dans les yeux en la pointant du doigt :

– Tu n'arriveras à rien dans la vie si tu abandonnes aussi vite, ma petite ! Je veux te voir sur le ring la prochaine fois. Avec ton vrai visage.

Délia frémit. Mais qu'est-ce qu'il lui voulait à la fin ?

– On dirait que tu t'es fait un nouvel ami, plaisanta Arnaud alors qu'ils quittaient la salle de sport.

Hier n'est jamais loinDes histoires addictives. Découvrez maintenant