Un nuage passa dans le regard de Julien.
– Non, pas mon studio. Le studio d'enregistrement.
Délia atterrit subitement. Comment avait-elle pu imaginer que Julien l'invitait à entrer chez lui ? Ils n'avaient plus seize ans.
– Oui, ce serait cool, répondit-elle en se donnant un air plus enjoué qu'elle ne l'était. Au fait, quand est-ce que tu t'es mis à chanter ? J'ai été surprise la première fois que je t'ai vu à la télé.
– En fait, c'est venu sur le tard. Après mes études, je suis devenu ingénieur du son. J'ai été embauché par une grande maison de disques. J'étais la personne derrière la vitre qui enregistre les prises, puis qui arrange le morceau. Le problème, c'est qu'ils ne produisaient que des disques merdiques. Et je pèse mes mots. Et moi j'étais censé mixé toute cette merde pour la rendre un peu moins merdique.
Délia ne put réprimer un sourire. Elle connaissait suffisamment ses goûts musicaux pour deviner à quel point collaborer à produire de la soupe commerciale avait dû lui peser lourdement sur la conscience.
– Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi personne ne proposait de meilleures chansons. Alors un jour, en rentrant chez moi, j'ai fouillé dans mes poèmes et j'ai bricolé une mélodie à la guitare. J'ai testé la chanson sur mes sœurs et, au lieu de se moquer, elles ont applaudi. J'ai persisté jusqu'à composer dix chansons. Puis je suis allé voir le directeur artistique et je lui ai présenté les morceaux. Je ne voulais pas les chanter, je voulais juste qu'il les propose aux artistes du label. Mais le producteur m'a ri au nez évidemment en me disant que je n'allais pas lui apprendre son métier.
Pendant qu'il parlait, elle peinait à soutenir son regard. Pour ne pas paraître bizarre ou gênée, elle lui jetait de brefs coups d'œil, mais toujours elle concentrait son attention sur un détail de son visage : sa bouche ou la pointe de ses dreadlocks. Elle ne pouvait pas le regarder dans les yeux plus d'une demi-seconde. C'était au-delà de ses forces.
Néanmoins elle se sentait regardée, épiée par un regard intrigué. Il cherchait sans doute à faire le lien entre hier et aujourd'hui, à déceler dans son visage ce qui restait en elle de la fille qu'il avait connue. Elle ne savait pas s'il trouvait ce qu'il cherchait, mais elle avait l'impression – tout du moins l'espérait-elle – de le surprendre agréablement.
– Alors j'ai été frappé à la porte d'autres maisons de disques. Sincèrement, je ne cherchais pas à être sur le devant de la scène. Je voulais juste qu'un artiste chante mes chansons, mais personne ne daignait lire mes textes, alors je me suis présenté en tant que chanteur. Et là on m'a proposé un contrat. J'ai longtemps hésité avant de signer. Puis je me suis dit que j'étais le mieux placé pour défendre ces chansons et que, de toute façon, il y avait 90 % de chances pour ça fasse un flop et que je reste inconnu du grand public.
– Mais ce n'est pas ce qui s'est passé, conclut Délia en désignant le monde qui les entourait.
Elle n'avait aucun mal à comprendre pourquoi ça avait marché. Julien était un artiste avant même d'avoir composé la moindre chanson. Il avait une personnalité si forte et ce charisme si atypique. Il ne pouvait pas rester inaperçu très longtemps.
– Oui, ça a pris une tournure à laquelle je ne m'attendais pas, confirma-t-il en levant une main comme s'il n'en pouvait rien.
Elle remarqua la montre de luxe qui remplaçait le bracelet en coquillage qu'il portait autrefois.
– Tu as l'air dans ton élément pourtant, fit-elle remarquer.
– Ça dépend des jours. Parfois j'ai peur de faire les mauvais choix. Dans ce milieu, on t'attend au tournant. En ce moment, j'enregistre un album de reprises pour Noël. Pas des chants de Noël, juste des chansons qui ont marqué ma vie. C'est une idée de mon agent. Une chanson pour chaque étape importante de ma vie.
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Hier n'est jamais loin
RomansaElle pensait les avoir oubliés... Mais le Passé n'aime pas qu'on lui tourne le dos. En couple depuis cinq années, Délia vit une idylle parfaite avec Arnaud. Mais son cœur a-t-il réellement renoncé à ses trois amours de jeunesse ? Lorsque sonne l'heu...
