Chapitre 31 : Les lignes de la main

5.9K 701 224
                                        

Quelques jours plus tard, Anna avait été convoquée par madame de Monseuil tôt dans la matinée, mais elle avait attendu deux heures derrière la porte sans finalement être reçue. Il était clair que ce rendez-vous cachait un autre motif : Éléonore lui laissait entrevoir à travers son indifférence, les reflux acides, et l'amertume qui revêtaient son cœur. Anna l'entendait rire avec son amie Eurydice et elle se demandait si cette comédie n'était pas juste orchestrée pour séparer davantage son monde aristocratique du sien. Il était inutile de lui prévenir qu'elle guettait, que l'on vient lui ouvrir la porte. Madame préférait la rejeter, c'était sa manière de la haïr.

Éléonore ne pouvait pas l'aimer, car elle souffrait d'une terrible jalousie et d'un besoin d'amour inassouvi. Mais pourquoi la rendre responsable de son malheur ? Anna comprit qu'au-delà de son désir d'avoir un enfant, elle voulait faire d'une fille sans fortune et sans éducation, son souffre-douleur. Pourtant, elle avait pris une minuscule et insignifiante place auprès de son mari ! Mais, si petite soit-elle, Éléonore n'avait encore jamais pu l'occuper.

Son animosité représentait les vagues agitées de la mer. Anna n'avait nulle envie de les écouter. Elle préférait se rappeler la petite vallée tranquille de la ferme des Moulins, et par la belle saison, les rayons du soleil chaud qui léchaient les murs de l'orphelinat. Elle imaginait ses enfants en sécurité, avec de quoi manger et se guérir. Le bain de charité que madame de Monseuil leur versait renforçait sa conviction qu'elle ne devait jamais renoncer au contrat.

Lorsqu'elle rejoignit le réfectoire pour prendre son petit déjeuner, elle s'aperçut qu'une fois de plus, il n'y avait plus de brioches et elle dut se contenter de deux tranches de pain beurré.

- Il y a toujours un obstacle entre moi et la brioche, ronchonna-t-elle à voix haute en se mettant à table.

Cependant, un trouble plus profond la tourmentait. Après cette nuit passée dans la chambre de Nicolas, le visage de Georges ne cessait d'apparaitre dans son esprit. Il ne la quittait plus et son reflet lui serrait le cœur. Voilé d'ombre et baigné dans son mystère, il descendait son regard sur elle, jusqu'au fond de son âme. Il n'y avait pas besoin de mots ou de conversations pour qu'il s'établisse un lien entre eux.

Anna mangeait ses tartines sans réel appétit. Le pacte était la racine de son tourment. Devait-elle dire la vérité à Georges ? Comment réagirait-il ? Non, c'était une mauvaise idée. Son esprit de perfection ne serait jamais corrompu par ce genre d'histoire, même si de bonnes intentions la sanctifiaient. Son aveu finirait par précipiter la fin de leur amitié et du contrat. De si haut, et de si loin, il ne pouvait pas la comprendre. Ce pacte devait rester à jamais un secret.

Des notes tristes résonnaient dans son cœur et n'arrivaient pas à s'accorder avec la paisibilité du réfectoire. Pourquoi avait-elle la sensation de le trahir ?

Anna rapprocha sa natte défaite vers sa joue avec une légère timidité. Cela faisait quatre jours qu'elle l'avait gardée. C'était son premier alignement dans sa féminité.

- Te voilà ! Tout le monde ce matin a réclamé sa tenue pour la cérémonie, mais je ne t'ai pas vu ! As-tu ta robe ? demanda Amandine en se joignant à la table du petit déjeuner.

Anna trempa une tranche de pain dans son bol de lait chaud.

- J'étais la dernière, il n'y avait plus de brioches, grommela-t-elle.

- Voyons, ce n'est pas grave !

- Si c'est grave !

- Je ne te parle pas de la brioche ! Chaque année, il y a un hommage au défunt père de la grande famille, Jean-Henri de Monseuil. Nous devons tous être présents et habillés en robe noire. Si tu ne vas pas chercher la tienne maintenant, il ne te restera plus que de grandes tailles.

Le fabuleux destin d'AnnaDes histoires addictives. Découvrez maintenant