Chapitre 56 : Les charmes du coeur

5.7K 598 177
                                        

« Un aristocrate ne se mariera jamais avec une femme qui ne lui apporte pas d'argent ou de la renommée. Bien sûr, il peut nourrir un rêve d'amour avec une pauvrette défavorisée par le sort de la nature et fermer les yeux pendant quelque temps en la prenant pour sa maitresse, mais leur relation ne prétendra pas à autre chose. Et un jour, lorsque le tourbillon de la passion lui passera, il la laissera comme un objet qu'il lui aura beaucoup trop servi. »

Assise dans le lit, en regardant la nuit par la fenêtre, Anna respirait lourdement en repensant aux avertissements de madame Pichon. Elle les avait écartés de son esprit, car Georges n'était sûrement pas le même genre d'homme que sa gouvernante avait aimé plus jeune et qui l'avait fait horriblement souffrir ! Pourtant, au fond, quelque chose remuait son ventre. Une crainte invisible mordait cruellement son pauvre cœur. Dans la luxueuse chambre d'invitée, Anna se sentait seule sans la présence de Georges, comme si son absence suffisait à rendre l'espace vide et morne. Où était véritablement sa place au milieu de son riche mobilier et de toutes ses propriétés acquises depuis des générations par sa famille ? Le radieux amour qu'elle éprouvait pour lui se fit plus silencieux, honteux de s'être élevé au niveau de cette grandeur étrange.

« Le maitre est parti tôt ce matin, il avait plusieurs rendez-vous en ville à honorer. Ne vous en faites pas, il reviendra vous voir avant votre coucher. » lui avait assuré la vieille domestique Édith qui s'occupait d'elle avec Agathe la plupart du temps.

« Il rentrera pour le dîner ? »

« Souhaitez-vous connaitre tous les détails de l'agenda de monsieur ? "  répondit-elle par l'interrogative en lui rappelant sa place de subordonnée.

« Non, madame » se sentit désoler Anna, en sentant son cœur se serrer.

« Bien. Votre gruau d'avoine. Manger. »

Anna poussa un soupir. Georges n'était pas venu. Était-ce parce qu'elle lui avait dit qu'elle l'aimait ? Ses sentiments lui faisaient-ils peur ? Se rendait-il compte qu'il ne pouvait pas aimer une domestique ? Elle n'avait pas envie de l'entendre se justifier, car il semblait se rendre coupable de tous les désagréments qu'elle subissait depuis qu'elle avait reçu la flèche à sa place.

« Georges ne va pas venir à toi, pensa-t-elle. Nous passerons sûrement notre vie à nous regarder l'un et l'autre sans quitter la pièce où nous sommes, mais sans nous rejoindre. Nous ne serons jamais mariés. »

Lorsqu'Anna réalisa avec lucidité dans quel piège horrible la destinée l'avait placée, elle tomba dans une profonde tristesse. Des larmes montèrent à ses yeux, et d'une main tremblante elle essuya son visage avec le pan du drap.

« Alors, je deviendrai ta maitresse, dit-elle tout bas alors que son cœur s'emparait de vertige. Parce que... parce que je ne pourrai jamais te quitter. »

Elle regarda une dernière fois le ciel obscur par la fenêtre avec une respiration entrecoupée par un nœud de tristesse, puis elle se leva du lit et sortit de la chambre.

Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit sur le parquet. Anna s'avança dans un long couloir sans savoir où la chambre de Georges pouvait bien se trouver. Montchâteau paraissait encore plus sombre et inhabité dans la pénombre, comme si aucun évènement heureux n'avait rempli les pièces de cette demeure et que la nuit, les murs frémissaient des airs lugubres. Marchant attentivement un pied devant l'autre, Anna croisa des portraits de famille pareil à une succession de moments éteints. Georges ne s'était jamais séparé d'un objet de sa lignée. Involontairement, il repoussait l'idée de bâtir une vie nouvelle, et s'enfermait dans une espèce de culpabilité. Jour après jour, il devait croiser ces portraits comme s'il ne voulait jamais détourner ses yeux d'une faute qu'il aurait commise.

Le fabuleux destin d'AnnaDes histoires addictives. Découvrez maintenant