À l'entrée de la Grande Demeure, Anna et Amandine prenaient une pause en respirant le grand air. Le soleil venait de se coucher et immédiatement il faisait de plus en plus froid. Les derniers oiseaux qui n'avaient pas trouvé de branches pour dormir volaient à la hâte dans l'immense ciel bleu.
Anna pensa à Sophie qui lui parlait sans cesse de ses histoires d'amour et puisque cet étrange sujet avait été abordé par Georges, elle voulut en connaître un peu plus. Elle ne comprenait pas pourquoi cela donnait matière à penser à beaucoup de monde. Quel sens donnait-on à l'amour ? Pourquoi s'en préoccupait-on ?
Lorsqu'Amandine lui demanda si Georges l'avait réprimandée sévèrement, elle répondit qu'il s'était montré très poli, sans entrer dans les détails de leurs conversations.
- Un baiser est forcément une marque d'amour ? interrogea Anna de but en blanc.
Amandine s'en voulut de rougir aussitôt. Elle admirait la façon qu'Anna avait d'aborder n'importe quel sujet délicat avec naturel et simplicité.
- Tu veux dire par exemple si Pierre m'embrassait ? demanda-t-elle d'une voix timide, au risque de paraitre ridicule.
Anna grimaça, écœurée :
- Non, c'est dégoutant !
Amandine se renfrogna.
- Pourquoi me poses-tu ce genre de questions ? fit-elle, la moue boudeuse. Le sujet de l'amour t'intéresse ?
Anna se tourna vers Amandine, lui adressa un sourire moqueur, et eut envie d'échapper un « pff », mais le son ne sortit pas. Elle mit les mains sur sa taille et pendant un moment sans répondre, son regard se perdit dans l'immensité du ciel.
Depuis que la grande demeure lui avait ouvert ses portes, sa vie avait changé. On disait qu'on ne se guérissait pas de la pauvreté, mais maintenant elle avait de quoi manger tous les jours et s'était faite de nouvelles amies. Élancée vers une nouvelle destinée et le cœur palpitant d'espérance, elle faisait face à de nouveaux défis dans le torrent de la bonne société : marcher sur la pointe des pieds, travailler constamment en silence, éviter les regards obliques des rivales et par-dessus tout masquer sa naissance ordinaire.
Anna se rappela une anecdote. Un jour, elle s'était promenée au soleil à travers les champs de la ferme des Moulins. Elle avait trouvé des fleurs qui dansaient avec légèreté sur leur tige au grès du vent. Les pétales ouverts, en offrande complète au ciel, elles étaient comme des reines parmi les hautes herbes. Subjugée par leurs beautés, elle s'était penchée pour en cueillir une. Mais au dernier moment, elle s'était ravisée. Une fois seule, isolée dans un petit vase, loin de la nature verdoyante qui l'embellissait, elle aurait perdu tout son éclat. Personne n'aurait pu mesurer l'étendue de son charme. Ainsi, Anna s'était dit : « C'est le milieu dans lequel nous grandissons qui révèle notre beauté et il est très difficile pour ceux qui en sont extraits d'être reconnu à sa juste valeur. »
Aujourd'hui, elle se sentait comme cette fleur, égarée dans une pièce de la Grande demeure. Qui pouvait bien la voir réellement ? Elle pensa à Georges, mais chassa cette idée. C'était se laisser croire qu'il en serait capable.. ou alors, l'espérait-elle au fond de son cœur ?
Amandine s'agita d'impatience et prétexta d'avoir froid pour se frotter les bras bruyamment.
- Tu es bien pensive ! Est-ce l'amour qui te met dans cet état ?
Anna réfléchit quelques secondes de plus comme si la réponse déciderait de son sort. Un murmure s'échappa de ses lèvres : « Peut-être..»
- Ha ! Quelle avancée ! Tu es faite comme tout le monde, eurêka ! s'exclama Amandine en glissant sous bras sous le coude d'Anna. Je suis contente de parler d'amour avec toi, quel soulagement ! Autrefois, je n'arrivais pas à me confier auprès de mes amies, j'avais peur d'être jugée, mais avec toi Anna, c'est différent, j'ai envie de tout te dire et tu me diras tout aussi, n'est-ce pas ? Je suis ton amie, je ne répéterai jamais rien, je serai muette comme une carpe.
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Le fabuleux destin d'Anna
Historical FictionAu 19ème siècle, Anna est une orpheline qui n'a jamais été adoptée à cause de ses cheveux roux. Sans éducation et forte tête, elle dédie son temps et son amour en travaillant jour et nuit à l'orphelinat pauvre de Sarville où elle a grandi. Un jour...
