Adossée contre le mur de la grande Demeure, Anna regardait au loin Amandine discuter avec Pierre. Ils semblaient se connaître depuis longtemps. Quelque chose de joyeux et de léger se dégageait de leur conversation. Elle n'en savait rien, mais elle avait la vague impression de surprendre un moment intime entre deux amoureux.
Depuis qu'Amandine avait annoncé son départ, Anna la voyait encore plus belle. Ses gestes timides et pudiques lui apparaissaient tout à coup comme la marque délicate de son esprit charitable et respectueux. Elle était si attachante. Par faiblesse, elle ne désobéissait à personne et ne savait pas bouder plus de trois jours. Amandine... Elle lui devait tant. Elle était la première personne qui l'avait acceptée à la grande Demeure, alors que le lieu lui avait semblé à son arrivée si immense et si éloigné de son chaleureux orphelinat. Anna se souvenait encore du jour où elle avait présenté avec fierté le vieux matelas qu'elle avait rafistolé avec soin.
« Si tu ne vois aucun inconvénient que l'on dorme ensemble, ce matelas par terre est très agréable, tu verras ! »
Anna se sentit nostalgique, un sourire passa sur ses lèvres au fur et à mesure qu'elle se remémorait des moments passés avec son amie. Leurs éclats de rire partagés dans la chambre 23 résonnaient à ses oreilles. Paulette bondissait de son lit en hauteur et venait les assommer avec un coussin pour qu'elles cessent de parler tard le soir. Amandine se protégeait la tête en riant : « Arrête ! Je vais me taire ! Je te le promets ! Anna, protège-moi ! »
Puis, Anna se revit dans les écuries, en train de découvrir le mouchoir brodé. Son premier cadeau d'amitié. Amandine se tenait timidement à ses côtés.
« Qu'importe les difficultés que tu traverses à la grande Demeure, je suis sûre qu'un ange veille sur toi », avait-elle dit en la voyant s'attendrir devant la tête de l'angelot brodé.
Ce temps lui paraissait si loin...
- C'était toi mon ange, chuchota Anna en restant encore un moment à l'observer.
Pierre lui tendait une fleur. C'était certainement plus qu'elle n'osa espérer, car elle cessa de parler et répondit par un timide sourire.
Anna se sentit apaisée de les voir réconciliés. Elle n'avait plus à s'en vouloir du mal qu'elle leur avait fait. Autrefois, elle ne mesurait pas l'importance de l'amour. Son ignorance et la rudesse de ses manières leur avaient brisé le cœur. Par bonheur, elle n'avait pas perdu ses amis, même si Pierre s'était éloigné d'elle comme par un sympathique accord.
- N'as-tu pas honte de les épier ? demanda Paulette en posant une main bourrue sur son épaule.
- Chut, fit Anna en pointant un doigt sur sa bouche. Ils ne m'ont pas vu, tu vas tout gâcher !
- Moi ? Mais regarde-toi ! Tu es visible comme un panneau rouge à l'horizon !
- Tu dis n'importe quoi, grogna-t-elle.
Anna hésita puis elle finit par la suivre. Paulette sifflotait un air joyeux lorsqu'elles passèrent la porte d'entrée réservée aux domestiques.
- Il fut un temps, elle n'aurait jamais pu approcher Pierre toute seule, dit Anna dans son dos tandis qu'elles montaient les escaliers en passant devant la cuisine.
- C'était il y a longtemps. Amandine a changé ! Elle est devenue beaucoup plus courageuse et entreprenante comme une femme de la ville.
- Tu exagères, elle n'est pas encore partie ! Je ne les ai jamais vus ensemble !
- Oh oh ! Ouvre les yeux ! N'as tu pas remarqué qu'ils ont dansé ensemble au bal de Noël ?
- Bien sûr que je les avais vus ! Pierre souriait jusqu'aux anges !
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Le fabuleux destin d'Anna
Ficción históricaAu 19ème siècle, Anna est une orpheline qui n'a jamais été adoptée à cause de ses cheveux roux. Sans éducation et forte tête, elle dédie son temps et son amour en travaillant jour et nuit à l'orphelinat pauvre de Sarville où elle a grandi. Un jour...
