Anna apprenait gaiement à danser, ses pieds malhabiles frappaient la cadence comme des sabots sur le parquet, à côté des mouvements gracieux des couples voisins. Son partenaire semblait s'en amuser et oublier qu'elle le malmenait dès qu'il refermait sa main sur la sienne.
Georges expira profondément. Son attachement pour Anna, la pauvre orpheline, lui donnait des coups dans le cœur. Il était devenu mille fois plus sensible qu'auparavant parce qu'il l'aimait mille fois plus que le premier jour où il l'avait rencontrée.
L'amour faisait moins de bruit que le tonnerre, mais il ébranlait des vallées de certitudes. Jamais il ne se serait douté qu'un jour, il puisse tomber amoureux, et de plus, d'une femme pauvre, sans dot, sans parents, sans rien. Lui, qui voyait d'un œil vulgaire tout ce qui était inférieur aux tours colossales du patrimoine aristocratique. La vie avait l'art d'amener les contraires à se rencontrer : les timides et les effrontés, les soumis et les désobéissants, les indifférents et les chaleureux ; et tour à tour, elles les faisaient s'aimer, c'était bien là le chef d'œuvre.
Il feignit de se lasser de la regarder, car il n'appréciait guère la façon dont Marie l'épiait. Il marcha d'un pas raide vers le banquet, mais dans le fond, il manquait de fermeté, il attendait désespérément qu'Anna le remarque. Au lieu de cela, d'autres regards le reconnaissaient. On le saluait avec pudeur, mais peu de monde osa l'approcher.
« Léonie, ma fille, ne soyez pas si timide, dit une femme qui avait de très beaux gants et une coiffure exemplaire. Allons dire bonjour à monsieur de Monseuil. C'est une chance de le croiser au bal de monsieur Bossuet. J'ai souvent entendu dire qu'il ne fréquentait guère les soirées mondaines. Nous avons choisi le meilleur moment pour venir ! »
Mais, Marie qui avait entendu leur conversation, passa devant elles et accapara son frère.
- Mon cher et tendre, lui dit-elle sans qu'il ne regarde dans sa direction. Vous illuminez les teints pâles des femmes célibataires. Connaissez-vous l'effet que vous produisez ?
Georges croisa les mains dans son dos et répondit platement :
- Évidemment.
Marie soupira et battit son carnet de bal devant son visage comme s'il s'agissait d'un éventail.
- La modestie est une marque de naissance dans notre famille, ne trouvez-vous pas ?
Elle vit le coin de ses lèvres s'étirer légèrement et fut heureuse de voir qu'il appréciait son humour.
- Mais ce n'est pas moi qu'elle désire, c'est l'argent, le titre, et mon patrimoine.
- Quelle vision pessimiste ! Pourquoi dites-vous cela ? Une femme ne pourrait pas tomber amoureuse de vous ?
Oui, Georges persistait à croire, avec une sorte d'aigreur, que personne ne pouvait l'aimer, car il n'avait jamais eu la gloire de recevoir ce sentiment depuis son berceau. L'amour était attiré par le rayonnement d'une belle personnalité, tout comme le papillon était séduit par la lumière d'une flamme. Il doutait causer ce charme romantique... Et pourtant, il cherchait à prolonger tous les moments passés avec Anna pour lui plaire, lui inspirer un peu de passion, comme une âme désespérée, perdue par l'amour.
- Nous savons tous les deux que j'ai un caractère... difficile, dit-il pour cacher sa blessure intérieure. Ne vous exercez pas à me taquiner, je n'apprécierai pas la plaisanterie.
- Dans tous les cas, vous avez des talents cachés. Je n'aurai jamais pu soupçonner, par exemple, que vous secouriez une domestique et que vous vous assuriez en personne de son bien-être jusque dans sa chambre ! Ce n'est pas être difficile, cela. Non, je dirais que c'est plutôt être attentionné et très charmant. Il faut bien qu'un homme de votre réputation soit un petit peu amoureux pour...
VOUS LISEZ
Le fabuleux destin d'Anna
Fiction HistoriqueAu 19ème siècle, Anna est une orpheline qui n'a jamais été adoptée à cause de ses cheveux roux. Sans éducation et forte tête, elle dédie son temps et son amour en travaillant jour et nuit à l'orphelinat pauvre de Sarville où elle a grandi. Un jour...
