Au milieu de la nuit, les chandeliers posés sur le haut des meubles baignaient d'une lumière ocre la chambre d'Anna. Georges s'était assis sur un fauteuil à côté de son lit. Veillait-il sur elle ou c'était elle qui restait encore près de lui ? Les heures passaient, mais Anna ne revenait pas. Immobile, les lèvres rose pâle, le bord des paupières fermées humides, comme si un dernier sanglot l'avait étreinte, elle était partie dans le royaume des Endormis. Ceux qui dormaient en laissant leur corps, leur nom, leur passé ; ils ne communiquaient plus avec ce monde. Peut-être croyaient-ils à un rêve et échappaient-ils à la souffrance de la chair ? Anna marchait-elle sur le pont entre la vie et la mort ?
« Reviens », murmura Georges.
Il était vide. Vide de tout. La colère invincible qui l'avait consumé pendant des mois s'était dissoute lorsqu'il avait pleuré de douleur en lisant les aveux d'Anna. Les regrets avaient épuisé sa force. Il tenait encore la lettre dans ses mains. Il ne voulait pas la quitter. Elle contenait tous les mots qu'Anna n'avait pas pu lui dire, toutes les peines qu'il n'avait jamais entendues.
« Je me souviens encore du jour où Clara est venue à mon orphelinat. Lorsqu'elle m'a parlé d'une grande Dame du nom de Madame de Monseuil, j'ai pouffé de rire. J'avais déjà vu de grands messieurs et de grandes dames puisque je cirais leurs chaussures au centre-ville, mais je n'avais jamais pensé qu'un jour l'un d'entre eux se rabaisse à demander un enfant à une pauvrette comme moi. En contre partie, son mari prendrait soin de l'orphelinat. Mon choix fut vite fait. J'ai senti, à ce moment-là, une immense joie. Moi, Anna, j'allais changer le destin de tous les enfants que je prenais dans mes bras. J'allais pouvoir m'assurer qu'ils ne manqueraient de rien.
Mais je n'avais pas imaginé vous rencontrer. Je n'avais pas imaginé changer.
La dame me traitait durement. Elle était méchante, jalouse, mais parfois, prise de remords, elle essayait de me faire partir, car elle cherchait à me sauver des griffes de son mari. Au début, je ne comprenais pas pourquoi Nicolas s'isolait et refusait le contact physique. J'ai été touchée par sa fragilité et je l'ai conseillé de retrouver sa mémoire comme je l'aurais fait pour un ami que je ne supportais pas de voir sombrer.
Puis, j'ai commencé à vous aimer. À partir de ce moment-là, tout a changé. J'avais peur de m'approcher de lui, j'avais peur de vous dire la vérité sur le contrat et que vous vous éloignez de moi. Je savais intérieurement que vous ne m'auriez jamais pardonné alors j'ai préféré vous garder un peu. Encore un petit peu. Pardonnez-moi. J'ai été si égoïste. Pourquoi n'ai-je pas écouté Clara lorsqu'elle me disait qu'un aristocrate ne pouvait pas aimer une domestique ? Pourquoi me suis-je permis de croire que vous pouviez être différent ?
Les choses se sont aggravées au moment où Nicolas a retrouvé la mémoire. Il était devenu instable, imprévisible, et violent. J'avais compris qu'il avait tué Julia Garmelle, la précédente orpheline que la Dame avait employée à la Grande Demeure pour obtenir un enfant. Je tremblais à l'idée de le quitter, mais j'avais une nouvelle force dans mon cœur : votre amour. Parfois encore, je sens ses mains se serrer autour de mon cou. J'ai cru que je ne vous reverrais plus. Que j'allais mourir sans avoir eu le courage de vous parler ! Et Paulette, mon amie, ma tendre amie... Oh mon Dieu ! Combien de fois, je reviens sur ce moment en pleurant ? Je ne me remettrai jamais de sa perte. Jamais, je ne la reverrai. Je n'ai même pas pu la serrer dans mes bras. Elle est partie seule comme une âme vagabonde. Peut-être que je mériterai de partir comme elle. Peut-être qu'elle s'est arrêtée en chemin quelque part et que je pourrais lui prendre la main avant de monter au Ciel ?
Georges, je n'ai jamais couché avec votre frère. Mais vous ne m'auriez jamais cru si je n'avais pas raconté toute mon histoire depuis le début. Et j'ai tellement de peine à vous l'écrire, car je sais que vous avez passé votre vie à essayer de le ressusciter.
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Le fabuleux destin d'Anna
Historical FictionAu 19ème siècle, Anna est une orpheline qui n'a jamais été adoptée à cause de ses cheveux roux. Sans éducation et forte tête, elle dédie son temps et son amour en travaillant jour et nuit à l'orphelinat pauvre de Sarville où elle a grandi. Un jour...
