Anna mangeait la matelote de poisson servie en entrée, sans lever les yeux de son assiette creuse. Elle goutait au fameux plat que les riverains dégustaient sur les terrasses des guinguettes. Une bonne matelote valait au moins un Louis d'or ! Même ceux qui n'aimaient pas ça en voulaient une !
Elle était incapable d'identifier les différents morceaux de poissons qui marinaient dans la sauce au vin blanc et aux oignons.
- C'est de la sardine ? demanda-t-elle la bouche pleine.
« De la sardine... » répéta Georges intérieurement, sans savoir quoi répondre. Ces petits poissons étaient connus pour être la nourriture abondante des habitants pauvres. Naturellement, il n'en mangeait pas et il ne lui en aurait jamais servi. C'était le privilège de l'innocence d'effacer les affronts et d'inspirer même une douce empathie.
Il refusa de mal recevoir sa remarque, et fit semblant de parfaitement la comprendre comme si la question était des plus banales dans une conversation avec un aristocrate.
- Je pense qu'il s'agit de carpe, de saumon et d'anguille, rectifia-t-il poliment.
Georges n'avait pas l'habitude de décrire les aliments qu'il mangeait. Les personnes de bonne famille fixaient leur attention sur les sujets de conversations et non sur leur assiette. Mais Anna détaillait tout ce qu'elle ramassait avec sa grosse cuillère en argent.
« Oh ! Ça, c'est un bout d'oignon, je le vois, regarde ! Tu le vois aussi ? C'est bien ça, il y a de l'oignon dans ce plat ? » Georges acquiesça de la tête sans dire un mot. Anna n'avait jamais reçu d'instruction sérieuse et ce n'était pas en franchissant la porte de Montchâteau qu'elle allait quitter son monde d'autrefois. Elle portait la marque de la pauvreté. Il le savait. Mais son esprit vif et enthousiaste inspirait l'amour, tout le monde trouvait un accueil dans ses yeux. Les paroles d'un cœur libre anoblissaient le caractère. Cela valait beaucoup plus que toutes les bonnes conduites de ses illustres contemporains.
Georges avait le sentiment d'être un apprenti qui s'éveillait aux plaisirs de la vie. Il ne lui était jamais venu à l'esprit qu'un jour il espérerait gagner l'affection d'une tendre compagnie. Il portait une culpabilité si lourde envers son frère, que de toute évidence, il s'était refusé d'être heureux et tranquille. Et pourtant, il était à présent plongé dans l'eau vive des distractions de ce monde. Il n'avait pas demandé de lumière dans sa vie, mais Anna lui en avait apporté. Personne d'autre qu'elle ne le pressait d'ouvrir son cœur.
Il l'écoutait parler de son orphelinat. Les petits enfants qu'elle avait laissés derrière elle étaient au centre de ses préoccupations. Sa vie était réglée sur les besoins de ses protégés. Elle discourait avec force du malheureux destin de ses êtres abandonnés, et comme une personne qui avait débattu toute une nuit sans sommeil, elle finit par cacher sa lassitude sous le sourire du dégoût. Elle résistait à ne pas s'emporter dans les excès, mais en vérité, Georges comprit que son amour pour eux était une fièvre violente qui s'emparait de ses organes. Elle avait la volonté de les aimer jusqu'à la fin de sa vie.
- Tu me sembles très attaché à ces enfants, dit-il.
- Parce que c'est ma famille ! réagit-elle en portant une main sur le cœur.
- Souhaiterais-tu retourner vivre à l'orphelinat ?
Anna fuit son regard. Il avait cette curiosité inquiète et elle n'aimait pas lui mentir. Si seulement, elle pouvait lui parler du contrat... il comprendrait pourquoi elle était retenue à la grande Demeure.
- Non, je ne peux plus y aller. Pas maintenant, en tout cas. J'ai besoin de ce travail.
Elle fit un grand sourire pour dissimuler son inquiétude d'être démasquée.
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Le fabuleux destin d'Anna
Ficción históricaAu 19ème siècle, Anna est une orpheline qui n'a jamais été adoptée à cause de ses cheveux roux. Sans éducation et forte tête, elle dédie son temps et son amour en travaillant jour et nuit à l'orphelinat pauvre de Sarville où elle a grandi. Un jour...
