Chapitre 59 : Le drame

3.8K 540 144
                                        

Avertissement : Dans ce chapitre, certaines scènes peuvent être sensibles pour de jeunes lecteurs/lectrices.

Nicolas était silencieux pendant tout le long du chemin, au bord de la rivière du Diable. Georges ne savait pas quelle attitude adopter, car dès qu'il croisait son regard, ses yeux détournaient des siens. Depuis que Nicolas était rentré, il ne le reconnaissait plus. Le soleil lumineux qui irradiait de sa personnalité s'était éteint, la nuit l'avait enveloppé, le laissant seul au fond d'une tourmente. Personne ne pouvait l'approcher, même les efforts tentés par leur mère pour le réconforter donnaient sans arrêt lieu à de violentes querelles. « Je vous déteste tous ! » criait-il. Tous les jours, Nicolas fissurait l'édifice de Montchâteau avec des mots remplis de haine, choquant l'assistance qui s'était déplacée pour le retrouver dès son arrivée.

Craignant un résultat désastreux pour le prestige de la famille, leur père décida de garder Nicolas pour eux. « Lorsque mon fils redeviendra lui-même, il ne voudra plus jamais que nous lui rappelions ce mauvais passage ! » lui avait-il dit un jour, l'humeur échauffée par la situation. Georges avait retenu ses larmes. Lui aussi, il aurait voulu croire à son retour, alors même si son cœur rempli de chagrin présentait le pire : « il n'en sortira pas », il avait répondu par un sourire tragique.

Il était vraiment le seul à savoir que le corps de Nicolas était revenu, mais pas son nom. Quelque chose d'horrible s'était passé auprès de monsieur Fridrick Von Berg et l'avait effondré. Georges n'aurait pas pu décrire combien il souffrait de le voir obéir à la vie dans un corps que l'on avait déjà enterré.

« Il n'est plus en âge d'aimer votre autorité paternelle », avait dit sa mère à son époux. « Vous l'humiliez à le réprimander, alors que ce n'est plus un petit garçon ! Le mieux serait de le laisser tranquille. Il vient tout juste de rentrer et vous l'accabler de reproches ! » Combien de fois Georges surprenait-il des conversations entre ses parents comme celle-ci ? Ils ne comprenaient pas la gravité de la situation. Quant à lui, à chaque instant, il se revoyait retirer ses mains des siennes sur le perron avant son départ. Il ne pouvait rien oublier de ses paroles : « Ne me laisse pas seul avec monsieur Fridrick Von Berg. Je ne veux pas y aller ! Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?»

Nicolas était devenu distant avec lui. Il passait son temps à l'éviter, ou chuchotait quelques mots à ses côtés à peine audibles. Si Georges lui demandait de répéter avec l'espoir de retrouver une quelconque complicité, il se mettait à rire tout seul, le forçant à se dire qu'il s'était trompé. Lui avait-il retiré toute sa confiance ? Où était passé le lien qui les unissait en tant que frères jumeaux ?

En l'éloignant de Montchâteau, Georges comptait bien retrouver un fragment de lui. Peut-être qu'il était caché sur le chemin qu'ils avaient tant parcouru auparavant, bordant la rivière du Diable. Peut-être qu'un éclat était suspendu dans le ciel parmi le chant harmonieux des oiseaux.

« Parle lui, se dit-il. Montre-lui que tu te préoccupes de lui. » Mais les mots lui manquaient. Il se sentait petit et misérable en marchant à ses côtés. Que fallait-il dire ? Que fallait-il faire ? Il aurait souhaité reprendre sa place de frère comme au temps passé, mais ne l'avait il pas abandonné ? Comment pouvait-il maintenant le consoler ? C'était odieux ! La tristesse et la culpabilité se mêlaient à la douleur de son cœur.

Le visage de Nicolas se tournait de temps en temps vers le sien pour échanger un regard, Georges se sentait à ce moment-là, poussé par l'envie de saisir un bout du cordon qui les unissait auparavant, mais le fil disparaissait aussitôt, laissant un immense vide morbide sans amour, les séparer.

Georges retenait ses émotions. Il avait peur de le blesser davantage en étant triste. Ses lèvres tressautaient sous le choc des épouvantables remords qui ne pouvaient pas avouer à voix haute. Il se trouvait mal dans sa peau, trop à l'étroit entre les murs de la colère et du mépris pour lui-même. Tout était de sa faute ! Qui pouvait le pardonner ? Qui ? Il n'aurait jamais dû laisser Nicolas partir seul chez monsieur Fridrick Von Berg. Il était haïssable !

Le fabuleux destin d'AnnaDes histoires addictives. Découvrez maintenant