Souvenirs d'un autre temps

Aydan


Après avoir couru pendant des heures et des heures sous la pluie et le tonnerre, je suis enfin arrivé. Le manoir se dresse devant moi, sombre et silencieux, une ombre figée sous la lumière pâle des éclairs qui zèbrent le ciel.

Quelque chose cloche, je le sens dans mes tripes.

Sans attendre davantage, je force la porte. Le hall est plongé dans une pénombre glaciale, chaque recoin noyé d'ombres inquiétantes. Aucune trace d'elle.

— Eldéa ?

Pas de réponse. Ma voix résonne dans le vide.

L'angoisse me tord les entrailles tandis que je m'élance vers l'étage. Chaque marche sous mes pas est une torture, chaque seconde une éternité. Puis, dans le couloir, je la vois.

Eldéa git dans le couloir, ses cheveux blonds éparpillés autour de son visage. Son regard éteint fixe le plafond, ses lèvres pâles figées dans un dernier soupir. Une plaie sombre lui barre le ventre, un ruban carmin s'étant infiltré dans les interstices des lattes de bois.

Mon monde s'écroule.

Un cri de souffrance me déchire la gorge, un hurlement de douleur et de rage. Je tombe à genoux, agrippe son corps sans vie, enfouit mon visage contre sa peau glacée. Mon cœur crie, mon souffle s'étrangle, un sanglot m'échappe.

Eldéa était tout pour moi, la seule raison qu'il me restait de vivre. Et il me l'a enlevée.

Un bruit derrière moi. Je fige.

Lentement, je me redresse, mon regard brûlant de haine trouvant la silhouette familière adossée au chambranle de la porte.

— Toi...

Mon frère.

Cet être immoral qui s'est toujours pensé supérieur aux autres, qui s'amuse à faire souffrir ceux qui l'entourent, qui a enchainé Eldéa à sa personne pour mieux la détruire. S'il y a un temps où j'ai cru être capable de le faire changer, de lui faire regretter ses actions, cette époque est révolue.

Pour tout ce qu'il a fait, Ramay mérite de crever.

— C'est toi. C'est toi qui l'as tuée.

Un rictus effleure les lèvres de mon frère. Aucune excuse, aucun regret. Juste cet air de défi teinté d'une arrogance qui me donne envie de lui arracher la tête.

Sans prévenir, je bondis.

Le choc nous projette contre l'armoire qui éclate sous l'impact de nos deux corps. Des coups s'échangent, brutaux, dénués de toute pitié. Aveuglé par la rage, je le frappe sans relâche, mes poings guidés par la douleur qui déchire mon âme. Je veux qu'il crève.

Ramay riposte, son genou s'enfonçant dans mon estomac.

Nous titubons, s'écrasons contre la coiffeuse. Un miroir se brise en mille morceaux ; il attrape un éclat de verre et tente de me le planter dans la gorge, mais je l'esquive de justesse. La lame improvisée entaille ma joue. Je réplique aussitôt d'un crochet puissant qui fait vaciller mon adversaire quelques instants.

Pourtant, il ne faiblit pas pour autant. Animé d'une colère infinie, Ramay se jette sur moi, m'empoigne par le col et me projette contre le mur avant que j'aie pu faire appel à mes ombres. La douleur explose dans mon dos, mais je l'encaisse, avant de profiter de notre nouvelle proximité pour attraper sa gorge et le renverser au sol.

Nous roulons tous les deux comme deux animaux sauvages. Un coup de poing me fend la gorge. Je bloque son nouvel assaut, le retourne sur le ventre et le frappe violemment à la tempe. Ramay ne réagit pas.

J'ai toujours été plus fort que lui.

Mais j'ai parlé trop vite puisqu'il se redresse avec un grognement guttural et saisit un tisonnier abandonné près de l'âtre. J'ai tout juste le temps d'éviter un coup avant de demander à mes ténèbres d'arracher l'arme improvisée des mans de mon frère.

Les coups s'enchainent, de plus en plus désespérés, de plus en plus sanglants. La fatigue commence à engourdir mes membres, déjà épuisés par la longue course jusqu'au manoir, mais je ne peux pas perdre. Je ne peux pas le laisser s'en sortir.

Alors je feinte. À bout de ressources, je fais mine de trébucher, ce qui expose mon flanc. Ramay, toujours aussi impulsif, mord à l'hameçon, se prépare à me frapper, toutefois je pivote à la dernière seconde, le saisis par la taille et le projette violemment au sol. Sans lui laisser le temps de se reprendre, je monte sur lui et serre les doigts.

— Eldéa ne mérite pas ça... soufflé-je, les larmes brouillant sa vision. Tu as tué la seule personne qui comptait à mes yeux, Ramay, et tu vas le regretter.

Il se débat, griffe, tente de s'arracher à ma poigne. Mais je ne lâche pas. Pas cette fois.

Un dernier spasme. Puis plus rien.

Le silence s'abat sur le manoir. Je relâche lentement ma prise, le corps inerte de Ramay retombe contre le sol.

Épuisé, je m'effondre, le souffle court et le corps tremblant. Mes mains sont couvertes de sang. Le sien, celui d'Eldéa... et celle de mon propre frère.

Aucun soulagement ne m'envahit. Il n'y a rien d'autre que le vide. Une béance glaciale, une douleur qui ne cessera jamais.

Eldéa est morte.

Elle ne sourira plus, ne rira plus, ne prononcera plus jamais mon nom avec un sourire aux lèvres.

Et moi, je ne plus qu'un homme brisé, un fantôme errant dans les ruines de ma propre vie.

Je serre son corps sans vie depuis ce qui me semble une éternité, le cœur lourd de regrets. Le silence pèse dans l'immense manoir, étouffant mes pensées désespérées.

Mes yeux se perdent dans la contemplation du visage pâle d'Eldéa. Mes doigts tremblent alors que j'effleure doucement ses traits, comme si, d'une simple caresse, je pouvais les ramener à la vie. La chaleur de sa peau n'est plus qu'un rêve lointain.

— Si seulement... murmuré-je, la voix brisée par l'émotion, les mots suspendus dans l'air comme des échos d'un rêve irréalisé.

Nous n'avons pas eu le temps, nous n'avons pas eu le courage de tout nous dire. Les promesses que je n'ai pas tenues se heurtent violemment aux murs de mon esprit, comme des vagues fracassantes contre des rochers.

Je devrais bouger, je le sais. Ils sont là depuis une dizaine de minutes, pourtant je me contente de contempler ce que ma vie aurait pu être si j'avais eu du courage.

Je me redresse légèrement, écoutant le fracas lointain des portes du manoir qui cèdent sous la pression des monstres. Les cris des employés résonnent déjà dans les couloirs, un son terrifiant, empli de terreur et de désespoir.

Il est trop tard. L'invasion est en marche, inéluctable. Je peux entendre les bruits de pas lourds, les gémissements inhumains des créatures, les griffes qui tranchent la chair, les cris des innocents se perdant dans les ténèbres du manoir.

Mes mains se resserrent autour du corps ensanglanté d'Eldéa. Je ne bouge toujours pas. J'en suis incapable. En ce moment, tout me semble dérisoire. Quelle est la valeur de ma propre vie, ou de celle des autres, si Eldéa n'est plus là ?

Les créatures avancent vite, elles seront bientôt là. Leurs rugissements ébranlent le bâtiment. Les employés tombent sous leurs coups, baignant probablement dans leur propre sang. Je les entends tous périr dans l'indifférence du destin, dans un monde oublié des dieux.

Je ne bouge toujours pas.

Un froid glacial s'empare de mon esprit, comme si l'air autour de moi se densifiait. Mes pensées s'égarent dans les ténèbres. Tout ceci, ce carnage, cette guerre... ce n'est rien, finalement, comparé à la perte d'Eldéa. À quoi bon leur résister ? Je n'ai plus l'énergie ni la volonté de me battre.

Pas dans un univers sans elle.

— Je suis désolé, soufflé-je encore une fois, ignorant les cris de douleur résonnant entre les murs.

Mais au fond de moi, une lueur vacillante, à peine perceptible, s'éveille. Et s'il n'était pas trop tard pour racheter mon erreur ? Pour nous donner une dernière chance ?

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