Chapitre 15

54 3 0
                                        

Zilpa

— Tu ne te dis pas que tu es ici, car tu es tombé sur le bon prince ?

Malgré moi, je lâche un son qui ressemble à un rire sec.

— Ou le mauvais ?

À sa tête, je sais que j'ai visé juste. La douleur qui voile son regard m'interroge. Cet homme n'est plus que conflit interne et je regrette mes mots. Son exil semble lié à ses origines ambigües.

Lorsque je l'ai confronté le soir de notre rencontre, je n'ai qu'enfoncé la dague du doute en lui. La blessure devait le travailler depuis plus longtemps. Il a dû entendre murmurer à son passage, remarquer les regards emplis de non-dits et ce, depuis qu'il a l'âge de marcher.

Ce qui m'est intolérable, c'est de croire en la bonté de régents qui asservissent le peuple, sachant très bien que leur propre fils était issu de ce dernier. J'ignore quelle était leur intention en l'adoptant, mais ils n'ont aucunement compensé l'injustice qu'ils ont fait subir à Midria par cet acte peut être généreux.

Ils n'ont fait que tourner un enfant en un prince pourri-gâté qui passe ses journées à se pavaner comme un trophée qui n'a gagné que le droit de naissance dans la bonne famille. Il me suffit de voir son corps pour comprendre qu'il n'a jamais été marqué, son visage est parfait sans fioritures, comme s'il avait été moulé dans une statue dorée et qu'il n'en était jamais sorti de toute sa vie.

Nous nous contentons de marcher en silence. Lui, dans mon ombre et moi, guidée par le simple dessin d'une montagne au loin. Le col de Kongor. Un pic majestueux et pourpre dont le creux est saupoudré d'un vert sombre. En le franchissant, nous arriverons à destination.

Le soleil et le vent nous poussent dans une direction contraire et je m'efforce de garder le cap. Les dunes ondulent sous mes yeux alors que je sens les gouttes de sueur perler sur mes paupières.

Le sable se fait plus rare et laisse sa place à une terre craquelée et aride. Le terrain plat s'étend à perte de vue sous un ciel sans nuages. La nature gigantesque est immobile, comme figée dans le temps. Il n'y a que le bruissement du vent qui perce la monotonie du paysage.

— J'ai besoin de repos.

Sa voix est rocailleuse et je n'ai que le temps de me tourner qu'il s'allonge.

— Il n'y a pas d'ombre ici, il faut continuer, je l'encourage. S'arrêter c'est mourir.

— Très bien !s'exclame-t-il. Tel est mon souhait.

La chaleur est si étouffante que je sens la salive me manquer. Déglutir commence à être pénible. C'est le pic de la journée, autrement dit, il ne faut surtout pas rester là. Chaque seconde est comme une goutte d'eau en moins dans le corps. La patience n'étant pas mon fort, je lui agrippe l'avant-bras pour le tirer vers le haut.

— Allez !

Avec un gémissement, il obtempère, mais il a le pas lourd et lent.

Pour un prince, son caractère précieux ne m'étonne pas.

Pas à pas, je ne pense qu'à ça. Avancer. Encore. Mes pieds brûlent, mais je bloque toute sensation. Tout est trop désagréable et je dois me concentrer pour ne pas céder au découragement. Il n'y a que la pensée qui existe. Une voix qui me dit de continuer.

Le soleil continue sa course, mais il ne semble jamais redescendre. Il nous accable de ses rayons ardents qui nous lézardent la peau.

Pitié, un cours d'eau, je me surprends à supplier. Un bosquet. Un arbuste. N'importe quoi qui indique un changement. Peu à peu, je sens ma conscience s'égarer. Je commence à ployer vers l'avant. Je veux juste fermer les yeux un instant. Prier le vent de nous pousser dans la bonne direction.

J'ai la joue posée contre le sol chaud.

Quand suis-je tombée ?

C'est donc ici ma limite.

Le prince s'est agenouillé à côté de mon corps. Sa main est sur mon crâne, protectrice et j'ai envie de sangloter. Ce geste me rappelle trop bien Martha. Elle aimait passer ses doigts dans ma chevelure et s'extasier de leur longueur, mais c'était un prétexte pour les coiffer afin que je sois plus présentable.

La fraîcheur de mon foyer me manque terriblement.

Je veux rebrousser chemin et rentrer en courant. Quelle folie de penser que j'étais capable de traverser le désert et atteindre le bon endroit que j'ai toujours cherché dans mon cœur. Mon rêve s'effrite tels des grains de sable qui se désagrègent devant mes yeux pour ne laisser place qu'à un vide vaste et pathétique.

— N'abandonne pas, Zilpa ! Je vois des ombres venir vers nous !

Ma poitrine s'élance à l'idée que ce sont les Septriens qui nous ont rattrapé. C'était évident avec un prince exilé. Mes doigts essaient de repousser le sol, mais ils ne bougent pas alors que je leur ordonne de le faire. J'émets un son plaintif, empli de frustration, alors que je l'entends les héler.

Le sombre idiot est en train de les rameuter vers nous !

Je repousse la terre avec mon front et m'épuise à faire des tentatives vaines de me lever. Un bruit régulier m'indique que leur approche est imminente.

Des sabots passent devant mes yeux.

Je sens une couverture de sable m'ensevelir et c'est l'obscurité qui m'engloutit à son tour.

Le garde Septrien auquel j'ai fracassé le crâne se tient devant moi. Debout dans une mer qui me paraît infinie, il me fixe avec un regard sans pupilles qui me hante. Il avance, troublant l'eau qui se colore d'un rouge écarlate. Je comprends alors que c'est son sang qui s'écoule de lui. Il est désormais nez à nez avec moi et je suis figée dans une paralysie effrayante, le bas de mon corps plongé dans l'océan de sang.

Pour moi, c'est la fin.

La mort est venu me chercher.

Je ne peux me débattre, juste confronter la vérité en face.

Sans crier gare, des mains froides s'enroulent autour de mes chevilles. Je n'ai pas le temps de réagir que je suis tirée vers le fond, luttant pour garder un air que je n'ai déjà plus. Ma dernière vision est le garde à la surface qui m'observe couler avec un visage stoïque.

Ma bouche s'ouvre, mais qu'y-a-t-il à dire ?

Demander le pardon alors que je n'ai aucun regret ? Je ne peux me forcer à ressentir la culpabilité car cet homme méritait de mourir. Probablement qu'il le sait puisqu'il ne me poursuit pas, il se contente simplement d'être présent à mes côtés, telle une âme enchaînée à la mienne.

Il est le nocher qui me conduira à la Terre brûlée, à l'achèvement de ma vie.

"TU AS UNE MISSION AVANT TOUT."

Une silhouette lumineuse et gracile se glisse entre les filaments de ma conscience. Drapée entièrement de la tête aux pieds, elle ne semble faire qu'un avec la matière. Sa lumière trop forte me fait plisser les yeux et je lève une main pour me protéger.

En l'abaissant, je me retrouve dans un tout autre lieu.

Je suis allongée sur une couche, à l'intérieur d'une tente ouverte sur l'extérieur. Des chameaux se reposent à l'entrée et l'un d'eux tourne sa tête vers moi pour me regarder avec ses yeux noirs en forme de demi-lune. Il mâchouille lentement un poisson.

La senteur des épices dans l'air va droit à mon estomac qui gronde.

Une voix riche et suave retentit, me faisant sursauter.

— Tiens, tiens. Qu'avons-nous là ?

***

À Ta PlaceOù les histoires vivent. Découvrez maintenant