Chapitre 41

38 4 0
                                        

Shakarr


Au cœur de mes ténèbres, j'erre, drapé d'un manteau lourd dont la traîne s'allonge derrière moi, formant un océan d'un noir encre.

Ma vision est opaque.

Des silhouettes sans visage me frôlent, me dépassant presque à travers. Leurs cris de guerre sont étouffés comme si je me trouvais sous l'eau. Le bruit de mes pas résonne, tel un tambour qui bat sous la terre.

Le désert de Pourka ouvre son œil sans paupière sous moi, mes pieds plongés dans son iris fixe, en attente de mon ordre.

Je bouge mon bras, mais le mouvement semble dédoublé. Les sensations sont là, mais ce n'est pas entièrement de ma propre volonté.

La perte d'Eri a creusé un vide béant et je me suis laissé tomber dedans, tête la première. Elle avait encore tant d'années à vivre. Sa mort ne s'est pas faite dans l'ordre naturel des choses. 

C'est notre faute à tous. De ne pas avoir agi en temps voulu. 

Assez d'attendre que le malheur s'abatte sur nous. Nous avons le choix d'aller au-devant du destin. Chacun possède la capacité de changer le cours de sa vie. Si le pouvoir refuse de changer de main, ne reste plus qu'à la lui arracher. Tout ce qu'il suffit de faire, c'est embrasser la cause au risque de se sacrifier.

Je prends le risque de provoquer la Dernière Aube.

J'ai laissé les commandes à Shakarr.

Après tout, je ne suis qu'une enveloppe charnelle. Je l'ai finalement compris : le seul et unique but de mon existence.

Céder ma place.

Je revois Zilpa tendre sa main vers moi. Comme s'il demeurait un espoir de me récupérer. Mais il est trop tard pour moi. Je n'ai jamais vraiment fait partie des gentils. Je sème la mort et la souffrance sur mon passage.

En me détournant d'elle, j'ai tracé la ligne entre nous. Afin qu'elle ne me suive pas sur ce chemin de désolation. Nous avons toujours été opposés. Qu'il en demeure ainsi.

Je croyais en notre plan initial. La manière douce. La paix.

Or, le temps nous manque cruellement. Je refuse que mon peuple souffre une seconde de plus.

Agenouillé, mes paumes posées à plat sur le sol, je sens mes épaules trembler après avoir accompli mon exploit. Les gouttes de sueur dégoulinent le long de mes tempes. Il semblerait que j'ai épuisé mes réserves.

Un clairon me parvient aux oreilles.

Les portes de Septorä s'ouvrent sur son armée. Les gardes septriens avancent, les épées tirées et boucliers en avant, parés à réprimer les représailles par la violence. Les midriens n'ont pas leurs armures ni leurs armes, mais ils ont leurs outils de travail et une farouche envie d'en découdre contre leurs tortionnaires.

Aucun des deux camps refuse de reculer et se toisent avec une haine réciproque.

Le soleil brûle sur les crânes. L'air chaud ondule le paysage par vaguelettes.

J'esquisse un sourire.

Les midriens ont l'avantage de ne plus sentir l'affreuse torpeur après avoir habitué leurs corps à endurer des conditions extrêmes pendant des années. On ne peut pas en dire autant du camp adverse qui paraît gêné par la lourdeur de leur tenue. Les septriens sont en sueur et ont de plus en plus de difficulté à se mouvoir sous l'astre écrasant et ses rayons dardant.

C'est un midrien qui lance la charge le premier.

Je lève une main, prêt à user du salamandi dans l'intention de les aider pour la première attaque quand une main squelettique se referme sur mon poignet. Hamul est penché sur moi, sa cape bleue ondulant autour de nous. L'effet de surprise m'empêche de réagir à temps, la lame d'une dague est pressée contre ma gorge.

À Ta PlaceOù les histoires vivent. Découvrez maintenant