Elyas
Durant tout le dîner, Yared demeure assis, le poing enroulé autour de son sceptre. Consécutivement, les Archippes lui susurrent des choses à l'oreille à tour de rôle, empoisonnant son esprit avec leur cupidité.
Ses yeux se creusent de plus en plus sous des sourcils lourds, perdent de leur lumière, s'enfoncent dans un abîme de plus en plus profond. Une haine sourde transparaît de son corps et tient tout le monde à distance.
Assez.
D'un saut svelte, je monte sur l'estrade.
— Circulez, je leur ordonne.
Si Koush a déjà fait un pas en arrière, Hamul ne bouge pas d'un cil. Il aurait très bien pu regarder un cafard.
— Ce qui est dit à l'Asna passe par mes oreilles.
— Les oreilles d'un sourd ? Il serait temps que tu acceptes la vieillesse, tu déformes pas mal les paroles ces temps-ci. Père n'a pas besoin d'interprète pour ce que j'ai à lui dire.
Hamul plisse lentement les yeux et ses lèvres remuent en silence. Pas besoin d'entendre pour comprendre qu'il m'insulte. Je me tourne vers la rangée de ses disciples en les désignant. À tenir un bol fumant entre leurs paumes, tremblant et suant de leur crâne jusqu'aux orteils, je plains sérieusement leur sort.
— Au lieu de prendre ton air méchant avec moi, va t'occuper de tes petits scorpions. Ils n'ont pas l'air bien.
— Je ne prends pas les ordres d'un prince déserteur, cingle-t-il et sa voix part dans les aigus vers la fin pour que la coure entière l'entende.
Des conversations s'arrêtent et des regards se fixent sur nous. Ça le démangeait vu sa façon de jubiler. L'Asna a le regard fixe et lointain, obtus à ignorer notre interaction.
Très bien.
Un sourire en coin se dessine sur ma bouche. J'attrape une coupe à la volée, la boit à grandes goulées avant de la faire tinter pour avoir l'attention de tous. Je me tourne vers la foule et écarte les bras. Le reste du vin va éclabousser la tenue de Hamul qui s'insurge, indigné. Je l'ignore royalement, car l'ensemble de Septorä a les yeux rivés sur moi.
— Ne suis-je pas votre parfait mauvais prince ? Le rebelle, débauché, irresponsable que vous adorez mépriser ? Mes frasques de jeunesse sont peintes sur les murs de ce palais même, je n'ai rien à vous prouver. Oui, j'ai fui. Voilà la vérité. J'ai fui parce que ce royaume est construit sur des cadavres. Pendant que nous sommes ici à festoyer avec une opulence répugnante, des milliers d'esclaves travaillent sous les coups de fouet de nos gardes. J'ai fui parce que vous m'écœurez tous autant que vous êtes. Vérifiez sous votre lit avant de vous coucher, vous dormez sur des ossements.
Des murmures choqués parcourent l'audience.
— Vous voulez vraiment savoir pourquoi je suis revenu ?
Je balance la coupe qui forme un arc de cercle et tombe avec fracas, provoquant une clameur offensée de la part des nobles. Misaël qui se tenait non loin de la chute, arbore une expression atterrée et semble me supplier du regard de ne pas dire un mot de plus. Mes yeux trouvent alors ceux de Zilpa, à la fois graves et encourageants. J'y puise le courage qui me fallait. Qui m'aurait fallu avoir dès le départ.
— Je suis revenu pour remettre les choses à leur place. Pour vous remettre à votre juste place.
Sans crier gare, Yared frappe son sceptre contre le sol. Son écho se propage jusqu'au fond de la salle.
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À Ta Place
FantasyCapturée pour servir de jouet aux princes de Septorä, Zilpa, esclave à la seconde chance, se retrouve face à Hakan, un jeune noble insouciant qui défie les traditions sans en mesurer les conséquences. Mais lorsque leurs chemins s'entrelacent, Hakan...
