Chapitre 18

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Hakan

Félôn demande mon attention d'une petite tape. Je suis son regard vers les hauteurs.

Shakarr, ton amie s'est réveillée.

La Elyzènne âgée la plus proche de nous, l'entend et siffle en lui jetant un regard noir.

— Cesse de l'appeler ainsi, tu vas lui porter la poisse !

Je n'entends pas la suite de leur conversation, trop concentré sur Zilpa et pendant une seconde, sa silhouette austère et svelte se superpose à celle de l'Osnée. Les poils de mes bras se hérissent. Maintenant, je vois la ressemblance. Elle a même hérité de Yared son regard dur alors qu'il se pose sur moi, avec cette autorité innée quasi divine.

Peu importe où je fuis, les yeux du tout-puissant me retrouveront toujours.

Je me demande ce qu'ils pensent de mon exil. La régente-mère doit avoir ses propres soupçons depuis notre entrevue houleuse ce matin-là. Quant à l'Asna, comment l'a-t-il annoncé au royaume ? A-t-il fait preuve de cruauté envers mon sort ou au contraire a-t-il partagé sa peine de ne pas pouvoir retenir son fils ?

Et Misaël, mon frère de toujours.

Mon estomac se tord alors que la nausée révulse mes boyaux. Je l'ai trahi en partant sans rien lui dire. Je n'ose imaginer ce qu'il ressent en pensant à moi. Sûrement, de la frustration et de la douleur. Il vaut mieux qu'il croie que je suis mort. S'il savait ce que j'ai commis, ce que je suis vraiment...

Je confie le filet de pêche que j'avais dans les mains à Félôn pour sortir de la berge et me diriger vers elle. Tout le long de mon ascension, je sens le poids de ses yeux et réprime un sentiment de malaise. Je tente un sourire.

— Tu as l'air de bien te porter.

Les bras croisés, elle baisse la tête pour regarder ses pieds.

— Grâce à toi...

Je pivote et tends l'oreille vers elle.

— Hm ? C'est un merci que j'entends ?

Le rictus forcé qu'elle affiche me fait rire et je comprends qu'il ne faut pas insister.

— Après tout, ce sont les Elyzéens qui nous ont sauvé la vie. Ils n'ont pas hésité pour nous venir en aide. Je n'avais jamais entendu leur nom auparavant. Mes Scriba n'ont jamais mentionné un tel endroit, mais leur opinion est biaisée donc...

Elle se penche pour observer deux villageois qui remontent avec une corbeille de poissons frais.

— Oui, je suis aussi surprise que toi. Peu de tribus laissent entrer des étrangers au sein de leur maison.

— Je sais les reconnaître, je fais mine de me vanter et elle roule des yeux. Non pas que j'ai eu l'embarras du choix, mais presque. Et puis, ils se dirigeaient droits sur nous !

Son front s'assombrit et je la sens tracassée.

— Est-ce vraiment de la chance ?murmure-t-elle. Jaïr a parlé de tempête, mais comment savait-il que nous y étions ?

Perplexe, j'essaie de comprendre le fil de ses pensées et la rassure.

— Probablement, qu'ils ont été pris par surprise eux aussi. La tempête n'était pas que sur nous...(elle se mord la lèvre inférieure et j'hésite), si ?

— Je sais ce que j'ai vu, dit-elle plongée dans ses souvenirs, et ce n'était pas...

Béla s'approche de nous, ne lui laissant pas le temps de continuer. Sa chevelure de sable étincelle sous les rayons du soleil. Vêtu d'un haut tressé et d'une longue jupe, elle est habillée dans la simplicité sans que ça lui fasse défaut. Les deux femmes se jaugent avec précaution et je peux le deviner à leurs expressions trop lisses. J'ai déjà vu deux jaguars faire la même chose avant de se jeter férocement au cou l'un de l'autre dans un duel mortel.

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