Zilpa
L'air s'est vidé. Le brasier a tout absorbé. Mes ongles rentrent dans la peau de mes biceps.
Jaïr semble attendre que l'un de nous deux réponde, mais je demeure muette de peur. Cette sensation de paralysie est familière. Telle une souris qui ne bouge ni ne respire plus alors que l'ombre de son prédateur est penchée sur elle. Au moindre frémissement, c'est la mort fatale.
Dans ce cercle fermé, il n'y a aucune échappatoire possible. Pourtant, aucun d'eux n'est armé. S'il faut que je m'en sorte, des coups vont pleuvoir. Mes orteils se recroquevillent, s'appuyant sur la terre ferme, tremplin pour ma fuite imminente.
Guéra frappe dans ses mains, me faisant sursauter douloureusement.
— Ces enfants n'ont aucune idée de ce qui les attend. Nous leur montrerons la voie.
Il y a des hochements de tête parmi la tribu.
— La voie de quoi exactement?demande le prince. Pourquoi autant de mystères ?
Le jeune homme à ses côtés le dévisage gravement.
— Il a l'air vraiment de ne rien savoir sur Elyon.
— Elyon est un mythe (des protestations vives l'interrompent), en tout cas, il m'a été enseigné ainsi. Les dieux auxquels j'ai fait allégeance sont les anciens Asna de Septorä. Vous dites croire fort en cet individu, comme le peuple de Midria, mais cela ne leur a apporté que du malheur. Pourquoi privilégier une tribu plus qu'une autre ? Votre Elyon ne semble pas être un être d'équité.
Les murmures s'élèvent à la mention du royaume esclavagiste. Pour la dernière partie, bien que je sois d'accord avec lui, je ne m'attendais pas à une telle réflexion de sa part. Le prince a-t-il après tout un brin de compassion pour les esclaves ?
Non, c'est autre chose.
Il a toujours vécu dans l'opulence et l'insouciance. Ce revirement s'est fait récemment. Est-ce de ma faute ? Quand j'ai associé son apparence à un midrien ?
Jaïr tourne son visage vers l'ombre. Lorsqu'il prend la parole, sa voix parait venir des profondeurs.
— Trop longtemps, Midria a servi de souffre-douleur pour Septorä. À l'origine, Elyon était un midrien de haut rang. Pour fuir l'asservissement, lui et sa famille se sont enfuis dans le désert. L'Asna a voulu les exterminer jusqu'au dernier, car il n'était pas question de rivaliser avec son pouvoir.
Martha me racontait souvent cette histoire lorsque j'étais enfant. Une chasse à l'homme cruelle, en plein désert. Les septriens ont retrouvé la famille et ont forcé chaque membre à marcher sous le soleil jusqu'à l'épuisement, à coups de fouet. Une mort lente et affreuse. Elyon a été le dernier survivant. Je me souviens qu'elle versait une larme à la fin de son récit.
Pauvre Elyon, se lamentait-elle. Il nous faut être comme lui, tu comprends Zilpa ?
Depuis ce jour, j'ai vu Elyon comme un exemple de passivité. Un homme qui se résigne à son sort, acceptant la douleur et survivant le chagrin de la perte de sa famille. Pour atteindre la Transformation, chaque midrien se doit de passer par les Épreuves.
Je suis née dans la foi, je ne l'ai pas choisi. Aquila et Martha m'ont imposé Elyon depuis le premier jour et je n'ai jamais cessé de me rebeller contre lui, au grand regret de mes parents. En ce qui me concerne, je refuse la souffrance et l'injustice.
Je savais qu'il existait une autre forme de libération, autre que de passer sa vie entière à prier un dieu invisible. Une vie de nomade. Se couper de la communauté pour toujours. Pour vivre en itinérance, comme bon me semble. Pour moi, c'était la liberté dont je rêvais.
Vivre en solitaire ne m'a jamais fait peur. J'ai toujours vécu en marge. Il y avait ce quelque chose qui me différenciait des autres enfants. Pour commencer, aucun n'avait mon âge. Ils étaient soit plus âgés, soit plus jeunes.
Pour eux, j'étais la maudite.
Pour mes parents, j'étais le petit miracle d'Elyon. À force de me le répéter, je me couvais les oreilles. Car cela ne me menait nulle part, juste à un peu plus de solitude. J'en ai fait mon amie, au fur et à mesure.
Ce n'était plus qu'une question de temps avant que je m'enfuie de Septorä. Pourquoi a-t-il fallu que ça arrive dans ces circonstances ? Mon erreur d'avoir trop tardé mon départ. Je n'aurais pas tué ce garde. Je n'aurais pas rencontré ce prince. Je ne me serais pas trouvée à Elyzèra. Des regrets que je ressens amèrement en cet instant présent.
— Vous ne vous êtes jamais demandés pourquoi vous partagez le même âge tous les deux ?demande Jaïr en arquant un sourcil.
Le prince et moi échangeons un regard étonné. Beaucoup de questions se bousculent dans ma tête. On serait de la même année lui et moi ? L'année maudite ? Comment Jaïr a-t-il pu deviner ce genre de choses ? Et pourquoi sommes-nous les deux seuls ?
Il pousse un soupir, si fort que je ressens sa fatigue.
— Ma femme avait raison quand elle disait que les hommes et les femmes doivent apprendre à communiquer, dit-il en provoquant des éclats de rire.
Il se tourne vers le brasier, écarte les bras et gonfle son torse pour prendre une inspiration.
Sans crier gare, une dague traverse les flammes pour se ficher droit dans son cœur.
Je n'ai le temps que de voir sa bouche s'ouvrir de stupéfaction avant qu'un tourbillon aussi noir que la nuit s'empare du brasier, l'éteignant dans un nuage de cendres. De part et d'autre de la clairière, des ombres apparaissent et je sens mon échine se redresser. Mon instinct de survie crie au danger.
— Les Scorak !hurle une voix apeurée.
La foule se disperse à grands cris et c'est la débandade. La main de Guéra s'est refermée sur mon poignet pour me guider à l'abri.
— Par ici ! C'est toi qu'ils veulent !
— Qu'est-ce que c'est ?!je m'exclame.
— Des sbires de l'Asna. Des assassins.
Je vois des corps tomber à terre et je me mets à courir avec elle, sachant qu'une ombre nous poursuit derrière. Une arme, il me faut une arme ! J'arrive à mettre la main sur un grand couteau qui reposait sur un plateau de poissons.
Au son des pas qui se rapprochent, je fais volte-face pour intercepter mon assaillant. À la lumière d'une torche, la créature m'apparaît comme tout droit sorti d'un cauchemar. Ma mâchoire se décroche. De deux mètres de haut, le corps est humain, mais la peau aussi sombre et scintillante comme la nuit. La tête est petite avec des yeux iridescents, jonchée de trois cornes gigantesques qui se rejoignent dans une couronne macabre. Il a la bouche ouverte sur des crocs de félin, dont les canines suintent de venin. Le plus effrayant est la colonne vertébrale qui sort de son dos, ainsi que sa queue de scorpion qui lui remonte du bas de son dos jusqu'à son crâne. Au bout, une flamme noire en forme de dard crépite et illumine son regard inhumain.
Par tous les dieux.
J'entends un gargouillis et réalise que ce son empli de peur provient de ma propre gorge. Mes doigts glissent sur le manche de mon couteau. Guéra m'appelle, mais je sais qu'il est trop tard.
Le Scorak se tapit sur lui-même, prêt à frapper. Je ne peux que m'accroupir et brandir ma lame à deux mains devant moi pour me protéger.
Une seconde avant que je ne voie le prince se jeter entre nous.
***
ET....JOYEUX NOËL À TOUTES ET À TOUS !!!
Cette année, je le passe seule pour la première fois, mais au Japon ! (donc je ne me plains pas trop...si ?) mes proches me manquent et heureusement qu'il y a FaceTime <3
Profitez de votre famille les guys
En vous souhaitant pleins de cadeaux sous le sapin et une délicieuse bûche !
À la semaine prochaine, pour la suite d'À Ta Place x)
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À Ta Place
FantasyCapturée pour servir de jouet aux princes de Septorä, Zilpa, esclave à la seconde chance, se retrouve face à Hakan, un jeune noble insouciant qui défie les traditions sans en mesurer les conséquences. Mais lorsque leurs chemins s'entrelacent, Hakan...
