Hakan
L'œil irisé du crocodile est immobile. L'animal s'est statufié au milieu des roseaux. Je le fixe en retour, incapable de regarder ailleurs, n'osant prendre le risque de rater un mouvement de sa part.
Nous séchons tous les deux au soleil, partageant ce petit coin de rivière. De prédateur à un autre.
J'ai passé la matinée à errer dans la nature, incapable de mettre un pas dans le palais.
Un des villages Midriens les plus pauvres se trouve de l'autre côté.
Ce peuple esclave dont je suis issu.
Je ne suis qu'un rebut.
Je ressens un dégoût envers moi-même comme si j'étais souillé. Depuis tout petit, les scribes m'ont martelé que les Midriens étaient une sous-race, un campement nomade venu du désert pour prêcher leur dieu à tous ceux qui avaient le malheur de croiser leur chemin. Par leur précarité, ils n'hésitaient pas à voler la nourriture, le bétail et les richesses de ceux qui leur offraient refuge.
Entendant pareille histoire, j'ai nourri la certitude que les Midriens n'étaient pas des gens fréquentables. Les prêtres nous ont toujours tenus à l'écart d'eux. La rare interaction que j'ai eue fut celle avec le vieillard qui m'a bousillé les sandales avec son argile.
Et ne sachant pas comment réagir, j'ai seulement copié un châtiment entendu sur un chantier en construction. J'avais peur que le garde Septrien ne le tue sur le champ, sous mes yeux.
— Psst !
Perdu dans ma contemplation, je ne perçois pas tout de suite le son humain à côté de moi. Un petit caillou jeté sur l'épaule me fait lever le nez de confusion.
Un garçon esclave me côtoie. Le teint bruni par le soleil, son visage juvénile est auréolé de boue comme s'il s'était seulement rincé les yeux, le nez et la bouche. Ses cheveux forment des pics séchés. Il a un air moqueur tout en jouant à rouler des petits cailloux dans le creux de sa main.
— Continue à ne pas bouger si tu veux servir de déjeuner au crocodile.
Un coup d'œil vers le gros reptile me confirme qu'il s'est déplacé dans ma direction, à mon insu. Je me lève et recule prudemment à bonne distance.
— Jessé, se présente-t-il. Ne t'en fais pas, je ne t'aurais pas laissé mourir.
J'arque mes sourcils face à son effronterie.
— Tu te serais mis entre la créature et moi ? Quel sacrifice.
Il plisse ses yeux verts, couleur olive.
— Je connais la technique pour en venir à bout.
— Qui est ?
— Attaquer les endroits où il n'y a pas d'écailles. Mon père s'est fait attraper au cou par une saleté de deux mètres de long ! Et il a survécu par Elyon !
J'écarquille les yeux.
— Comment ?
— Il essayait de récupérer un filet à la nage quand il s'est fait entraîner sous l'eau. Il nous a raconté comment la grosse bête lui avait griffé le dos tout en lui faisant faire des rouleaux de plus en plus vite.
— Comment il a pu survivre à cette attaque ?
— Je t'ai dit, en visant ses points faibles.
De ce fait, Jessé montre du doigt le crocodile.
— Les yeux, le nez, le cou et le ventre. Ils ne sont pas protégés, tu vois ?
J'acquiesce.
— Et tu te serais jeté sur lui, pour moi ?
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À Ta Place
FantasiaCapturée pour servir de jouet aux princes de Septorä, Zilpa, esclave à la seconde chance, se retrouve face à Hakan, un jeune noble insouciant qui défie les traditions sans en mesurer les conséquences. Mais lorsque leurs chemins s'entrelacent, Hakan...
