Hakan
L'Osnée tourne son corps à demi vers moi depuis le haut des marches. Elle semble attendre ma venue depuis la montée du soleil. Souveraine de Septorä, la reine-mère est une vision à couper le souffle. Dans une simple tenue de lin, des filaments d'or flottent tout autour d'elle depuis ses épaules et reflètent le courant d'une rivière dorée. Sa coiffe est composée de tresses de lapis lazuli et de cornaline.
Sous ses yeux calmes, un trait turquoise est tracé, lui donnant l'illusion d'un regard aussi bleu et céleste que le ciel.
Je n'ai pas dormi de la nuit et chaque marche semble rajouter un poids sur mes épaules.
— Hakan, murmure Cyrène alors que j'arrive à son niveau tête basse.
— Tu m'attendais ?
Sa main se pose sur mon épaule aussi légère et douce qu'une aile d'un cygne.
— Une mère sent ces choses.
Ses paroles jettent de l'amertume à ma tristesse et je soulève des yeux sombres vers elle.
— Mais es-tu vraiment ma mère ?
Elle ne bronche pas.
— Oui.
Son souffle rallume les braises et je me dérobe à son contact, le poing serré.
— C'est faux.
Je vais m'asseoir sur la dernière marche et embrasse la vue qui se déploie devant moi. Septorä dormante dans son berceau. Le fleuve serpente entre les temples qui accueillent les premiers rayons sur leurs statues. Les couronnes des dieux s'illuminent en même temps. Des grues marchent à travers les roseaux profitant de la fraîcheur du matin.
Je prends une profonde inspiration. Tout semble paisible alors que c'est le chaos à l'intérieur de mon cœur.
L'Osnée vient s'assoir à côté de moi, sans bruits.
— Qu'est-ce qui te trouble, Hakan ?
Je désigne le paysage du menton. Le pays s'éveille sous nos yeux comme si un voile invisible s'était posé dessus durant la nuit.
— Qu'on m'ait servi un mensonge toute ma vie. J'ai choisi pourtant de vous croire aveuglément.
Je tourne mon visage vers elle.
— Je ne suis pas stupide, je savais que j'étais différent. Je ne vous ressemble en rien à père, à toi et Misaël. Ma peau est d'un ton plus clair, je suis le seul à avoir des cheveux bruns, non noirs comme les Septriens, et mes yeux sont d'un vert sombre.
Elle sourit un peu et me caresse la pommette de la phalange.
— Heureusement, tu es bien plus beau que nous trois réunis.
Je me mords la joue alors que je sens la question arriver sur ma langue. Ma voix est éraillée quand je prends le courage de la prononcer.
— D'où est-ce que je viens ?
Son expression affiche un trouble violent alors qu'elle replonge dans sa mémoire.
— Je savais que ce jour arriverait, mais pas si tôt.
D'un mouvement gracieux, elle tourne la tête vers moi et pénètre son regard dans le mien. Prête à raconter le récit de ma vie.
— As-tu entendu parler de l'Aube Rouge ?
Comme je ne dis rien, elle continue.
— Sous l'ordre direct de l'Asna, les nouveaux-nés de sang midrien ont été tué car ils devenaient trop nombreux. En une seule matinée, tous les foyers ont été forcés d'entrée et les infanticides se sont faits par milliers par nos soldats.
J'entends mon cœur battre sourdement alors que je la dévisage gravement. Une ride se creuse entre ses sourcils qui se plissent et ses paupières deviennent lourdes.
— Le soleil était si cuisant ce jour-là et la terre et les rivières ruisselaient de sang. Les hurlements des mères... (ses mains tremblent comme si elle voulait agripper quelque chose), je les entends résonner dans ma tête encore. Je n'ai pas été mise au courant. Si j'avais su, j'aurais tout fait pour empêcher cette affreuse exécution.
Je n'ose imaginer un évènement pareil. Ce n'est pas relaté par les scripts ni peint dans les tableaux. L'Osnée porte une main à ses lèvres comme si elle avait la nausée avant de descendre ses doigts sur son cou et serrer le médaillon.
— Le mal est fait. Il n'y a pas de retour en arrière.
Abasourdi, je fixe mes yeux sur la gemme améthyste avant de fouiller dans ma poche et ressortir le collier jumeau de la captive. Cyrène se fige à sa vue.
En un battement de cils, elle s'en saisit pour le regarder de plus près.
— Hakan, où as-tu eu ça ?!
L'émotion dans sa voix me prend au dépourvu.
— La captive du banquet l'avait sur elle. Je le lui ai repris en pensant qu'elle te l'avait volé.
Alors qu'elle se redresse avec précipitation, je la retiens par le poignet.
— Où est-elle ? Je dois la voir !
À la vue de mon lit désert, j'ai ressenti une pointe de colère que j'ai eu envie de retourner contre moi-même. La prisonnière avait défait ses derniers liens pour s'échapper du palais. En passant ma main sur l'endroit où elle était, j'ai vite compris que se lancer à sa poursuite serait vain. Elle était partie il y a bien trop longtemps.
J'aurais pu alerter les gardes. Sauf que je n'en avais ni la force ni l'envie. Je suis resté assis sur le bord de mon lit, le regard dans le vague, la tête bourdonnante.
— Je... l'ai laissé partir.
Je la vois chanceler et me mets sur pieds pour la rattraper avant qu'elle ne fasse une grande chute dans les escaliers.
— Doucement mère, je la tranquillise en sentant sa panique et son grand désespoir.
J'appelle les servantes alors que je la vois perdre toutes ses couleurs comme si elle était sur le point de s'évanouir.
— Ma fille... Ma fille perdue portait le même bijou.
Je suis suspendu à ses lèvres et stoppe les servantes de nous approcher. Mon instinct me dit que ce que j'entends là est secret. Qu'elles ne doivent pas écouter.
Cyrène lève des yeux emplis de larmes vers moi, consumée par l'amertume et le chagrin.
— Elyon nous l'a prise quand il a appris pour les bébés Midriens. Je l'ai cherché éperdumment. Je suis même descendue à Midria, toute simple vêtue pour qu'on ne me reconnaisse pas. Je devenais folle à fouiller partout quand une midrienne a accouru vers moi. J'ignore ce qui lui a pris. Elle a dû comprendre qui j'étais. Les soldats à ses trousses, elle t'a déposé dans mes bras en me suppliant de te sauver.
La confession semble l'avoir épuiser de toutes ses forces. Ses traits sont tirés par une souffrance palpable.
— Le courage de cette femme, souffle-t-elle. Tu avais le même âge que Sephira. Je l'ai pris pour un signe et je t'ai ramené avec moi. Tu es le seul de ta génération à avoir survécu.
Sous le choc, je la vois éclater en sanglots en serrant le collier contre elle.
— Oh Sephira... Pourquoi...
Je permets aux servantes d'approcher et de prendre soin de la régente tandis que je m'éloigne d'un pas titubant. De l'air. Il me faut de l'air.
Je revois le visage de cette fille au centre du banquet, relever des yeux familiers vers moi. Ses traits se confondent avec ceux de Cyrène, de Yared, et de Misaël.
Est-elle la princesse disparue ?
Lui ai-je volé sa place ?
Le médaillon dans le creux de la paume, je réalise que je ne suis qu'un imposteur.
Tout mon monde s'écroule.
***
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À Ta Place
FantasyCapturée pour servir de jouet aux princes de Septorä, Zilpa, esclave à la seconde chance, se retrouve face à Hakan, un jeune noble insouciant qui défie les traditions sans en mesurer les conséquences. Mais lorsque leurs chemins s'entrelacent, Hakan...
