Chapitre 50

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Zilpa


C'EST À TON TOUR.

Je comprends enfin ce que voulait dire Elyon.

La dernière chose dont je me souvienne, c'est Yared dirigeant le bout de sa torche vers mon visage. Des flammes incendiaires m'ont recouverte et j'ai senti mes poumons se ratatiner, mes lèvres s'assécher et mes yeux fondre.

J'ai fermé les paupières et j'ai fait une prière.

Avant de sombrer.

Du bout de mes orteils jusque depuis le haut de mon crâne, je plonge dans une eau sans température. Je n'ai ni chaud ni froid. J'ignore si je ressens de la joie ou de la tristesse. Mon corps flotte sur le dos et un ciel crépusculaire s'étale devant mes yeux.

Le Garde Septrien qui hante mes rêves est là. Il me tend sa main, doigts tendus vers moi.

Cette fois, il ne saigne pas et l'océan dans lequel nous nous trouvons étincelle sous le soleil cuivré qui se couche ou se lève. Je ne saurai dire.

Je suis donc dans les limbes.

Je le laisse me relever, curieuse de savoir où il va m'emmener ensuite. Mais il n'esquisse pas de mouvements. Toujours aussi taiseux et taciturne.

Une pierre tombant dans l'eau m'éclabousse et je sursaute.

Puis je les vois.

Yared soupèse une pierre plate dans sa paume avant de faire un mouvement du coude et la jeter. Il regarde les ricochets jusqu'à ce qu'ils disparaissent à l'horizon. Une silhouette blanche que je reconnais être celle d'Elyon est à ses côtés. Ils conversent, mais il n'y a pas d'animosité entre eux.

L'Asna est vêtu d'un haut blanc en lin et d'un pantalon aux ourlets remontés jusqu'aux genoux. Ainsi, il n'est pas plus ordinaire qu'un autre. Un homme dans tout ce qu'il y a de plus sommaire. Il semble même prendre plaisir dans cette activité banale de faire rebondir des cailloux sur l'eau.

Tandis que je m'approche d'eux, il m'aperçoit et baisse le bras. Ses traits ont perdu de leur dureté et il a l'air d'avoir rajeuni.

L'insouciance. C'est le mot que je cherchais.

Il a retrouvé la vertu de l'insouciance.

Tout le poids de la couronne, les responsabilités, les décisions, les choix. Il s'en est déchargé.

— Comment as-tu pu ordonner l'Aube Rouge ?je m'entends lui demander.

Une ombre voile son visage. Elyon pose une main sur son épaule, avec une bienveillance touchante. Malgré leurs différends, le dieu du sable ne lui tient pas rancœur. Yared serre la pierre dans sa paume, pinçant les lèvres.

— L'hybris, répond-il. Par peur de perdre le pouvoir, j'ai perdu toute décence et j'ai commis des atrocités au nom du royaume. Cela m'a coûté mon humanité, mon âme et ma vie. Elyon m'a accordé ce dernier instant de répit avant que je ne rejoigne la Terre Brûlée, là où le châtiment éternel m'attend.

Il jette la pierre qui ricochète à l'infini et il sourit, malgré la souffrance intenable logée dans son regard. Son torse se gonfle sur une profonde inspiration, comme s'il en avait gros sur le cœur et qu'il ne pourra jamais l'alléger.

— Pardonne-moi, ma fille, de ne t'avoir pas reconnue. (Il me dévisage en face) Tu as hérité des jolis yeux de ta mère et de mon terrible caractère, sans la corruption du cœur. Ma seule consolation, c'est de ne pas t'avoir dénaturé et je suis sincèrement heureux que tu n'aies pas grandi sous ma coupe.

Sa remarque me touche.

— Malgré tes péchés, tu n'as pas failli à ta fonction de père. Misaël et Elyas sont devenus des hommes au grand cœur.

À Ta PlaceOù les histoires vivent. Découvrez maintenant