IV. 6. Tooru

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J'ai fait une promesse. Je compte la tenir.

La soirée de mercredi dernier a été intense. Je me doutais bien que revoir Tobio me bouleverserait ; et d'autant plus qu'on devait parler d'avenir, lui et moi. Et pour que j'en sois capable, il a fallu mettre les choses au point avec moi-même une bonne fois pour toutes.

J'ai tout quitté pour rejoindre José à San Juan il y a bientôt six ans, en espérant deux choses : professionnellement, avoir un poste de passeur titulaire rapidement dans un club de première ligue, être reconnu à l'échelle mondiale en tant que joueur appartenant à une sélection nationale ; et sentimentalement, m'attirer l'affection de José Blanco. Pour le premier objectif, pas de souci, je suis désormais solidement établi comme joueur de talent dans le monde entier, en tant que passeur mais aussi pour ma qualité de service. Pour le deuxième...

J'ai honte. Quand j'y pense, j'ai profondément honte. Pendant quatre ans, j'ai couru après José. J'ai accepté avec une reconnaissance exacerbée le peu qu'il daignait m'offrir -une nuit par ici, une soirée par là. Je n'ai rien dit à personne, j'ai tout gardé pour moi, je me suis convaincu que c'était bien comme ça. Je venais de plaquer Tobio, Tobio qui n'était pas parfait, mais qui faisait tellement d'efforts pour me respecter et me plaire, avec qui je construisais une relation de confiance, d'amour, avec qui les choses progressaient si bien et si tendrement. Et pour quoi ? José qui se pointait quand ça lui chantait, quand il avait envie, et puis qui rentrait chez lui avec sa femme et ses gosses pendant que je restais seul à l'attendre dans mon appart... Parce qu'à part le volley, je n'avais que ça à faire.

J'ai eu espoir. C'est ça qui m'a fait tenir tout ce temps. Je me disais qu'il finirait par quitter sa famille et s'établir avec moi pour de vrai, par me révéler comme son amant, peut-être même son compagnon, ou plus encore... Qu'on vivrait dans une belle maison, qu'il serait aux premières loges de mes triomphes sur le terrain, qu'il serait tout à la fois mon inspiration, mon mentor, mon amour. Qu'est-ce que j'ai pu être con, putain. Mais je sais que le problème ne venait pas que de moi. José m'envoyait bien quelques signes. Des cadeaux, des comportements domestiques, des compliments... Le moindre petit indice se démultipliait dans ma tête en un millier de promesses que lui et moi, c'était possible. Et je me suis aveuglé, j'ai ignoré tout ce qu'il ne me plaisait pas de voir.

J'ai ouvert les yeux il y a un an et demi. Et ça m'a fait terriblement mal. D'une -José voit d'autres gars en dehors de moi, je ne suis pas l'unique élu de son cœur, je ne suis qu'un parmi tant d'autres. Combien d'autres ? Je ne le sais toujours pas, mais j'en connais au moins un. De deux -José est un manipulateur et je ne suis pas le premier qu'il pistonne en échange de faveurs sexuelles, même s'il donne l'illusion d'un doux cadre romantique. Et il y a peut-être une troisième piste, dont je ne suis pas sûr, mais qui pourrait faire bien des dégâts si elle s'avérait réelle : José a peut-être détourné des mineurs. Dont un gamin de douze ans pour en faire sa chose ; non que j'éprouve de la compassion pour la chose en question. Enfin ce ne sont que des soupçons, Blanco m'a promis l'inverse. Quant à moi, j'avais dix-huit ans quand il m'a séduit, j'étais majeur, mais le rapport de force était tel, son influence sur moi était si forte que je me suis donné à lui sans même y réfléchir à deux fois. C'était mon héros, mon modèle. J'étais sous son emprise. Et au final, j'ai eu l'impression d'être tombé dans un piège affreux et définitif.

Après ça, j'ai eu un passage à vide. Et puis Tobio est réapparu dans ma vie, comme par magie au moment où j'en avais le plus besoin, et je me suis dit qu'il pouvait me sauver. Je me suis raccroché à ce fragile espoir, pouvoir redevenir digne de lui -on s'est remis à discuter, on s'est revus, on s'est embrassés, on a parlé d'avenir, et j'ai pu porter sur lui toute la foi que je ne pouvais plus placer en José.

IkaroiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant