V. 1. Nicolas

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Cette nuit, j'ai rêvé qu'un flingue était braqué sur moi.

Ça a commencé comme d'habitude, un cauchemar de routine, le cadre habituel de ma maison d'enfance. Il y a du bruit dehors, je me lève, je me tiens dans l'encadrure de la porte, entre la chambre et le salon. Mon frère entre, à bout de souffle, je comprends qu'il a couru ; et puis soudain, bang. Il s'effondre. D'habitude, je regarde son corps au sol, la flaque de sang qui s'élargit, encore et encore, tandis que ma mère hurle. Mais cette fois-ci, je ne sais pas pourquoi, mon regard a dévié. Il s'est porté sur le flic qui venait de tirer, un homme qui n'avait pas de visage et dont le flingue, d'un mouvement fluide comme si c'était moi qu'il recherchait depuis le début, s'est pointé droit entre mes deux yeux.

La détonation m'a réveillé : classique, on ne meurt jamais dans un rêve. Il m'a fallu quelques secondes pour remettre que j'étais dans mon lit, et Fla dormait paisiblement, un peu plus loin -trop loin- dans le lit. J'ai écouté sa respiration lente et profonde pour me calmer avant de me glisser hors des draps et de me rendre sur le balcon pour respirer un peu d'air frais ; et m'y voilà depuis un long moment, penché vers le paysage nocturne de Rio de Janeiro, à regarder les lumières de la ville clignoter et les vagues de la baie luire faiblement dans la clarté de la lune.

Je veux éviter de me replonger dans mon cauchemar, alors je pense à des choses qui me rassurent, des choses qui me plaisent -en premier lieu le volley, où on a encore cartonné. Avec mon équipe, on s'est qualifiés pour la phase finale de la VNL, qui commencera la semaine prochaine à Chicago, le temps qu'on se repose une petite semaine après avoir fini les tours préliminaires et qu'on récupère de tous les déplacements autour du monde. Les six meilleures équipes sont toujours en lice, mais ni le Japon, ni l'Argentine ne se sont qualifiés cette fois. Tant pis.

Nos trois équipes se sont rencontrées en même temps début juin, par le hasard des poules. Le Japon a commencé par battre l'Argentine 3 à 0, et voir Tobio envoyer une seconde main par-dessus la grosse tête de Tooru m'a fait particulièrement plaisir. J'étais resté dans les gradins pour voir le match, et Tobio se tournait vers moi de temps en temps, après un ace ou une belle action ; moi, j'applaudissais en toute innocence -après tout, Waka et Kourai sont aussi dans l'équipe, alors je ne faisais officiellement que soutenir mes amis de club. Le lendemain, ils faisaient un peu plus la gueule quand on leur a infligé une défaite au même score, mais Tobio n'avait pas l'air de trop m'en garder rancune, et on s'envoyait des messages après le match pour se débriefer les points marquants. Et puis le dernier jour, on a rencontré l'Argentine : gros match en perspective, mais on a arraché la victoire au tie-break. J'ai souri avec sarcasme à Tooru, avec espièglerie à José et avec fierté à Tobio qui était dans le public ; et puis on est allés s'arroser de bière dans les douches avec mes coéquipiers et j'ai loupé le dernier match des Japonais.

J'avoue que j'attendais cette semaine-là pour voir si je pouvais m'éclipser tranquillement et passer la nuit ailleurs que dans mon dortoir. Mais le coach a décidé de nous mélanger pour la cohésion, et je me suis retrouvé avec un coéquipier que j'aime bien, mais qui n'aurait pas compris mes fugues nocturnes. Pas moyen de m'éclipser en douce et trouver un peu de repos ailleurs. J'ai demandé à Bruno d'intervenir, mais Renan n'a rien voulu entendre et on est restés comme ça. Du coup, j'ai plutôt dormi dans le bus que dans mon lit -horriblement vide. Heureusement que l'adrénaline des matchs me faisait tenir quelques heures.

On a gagné tous nos matchs, mais une fois arrivés à la cinquième et dernière semaine de compétition, j'étais vraiment crevé. En plus de ça, j'y ai croisé Joffe qui n'a pas manqué de me bousculer au passage. Celui-là, s'il pouvait se faire les croisés et que je ne le revoie plus jamais, ça m'arrangerait. Alors autant dire que je profite de la pause dans la compétition et de la sérénité d'avoir retrouvé mon appart à Rio pour me poser quelques jours avec ma famille, même si je me sens toujours un peu frustré de ne pas avoir réussi à profiter du tournoi pour passer du temps avec Tobio. J'espère ne pas devoir attendre la fin de la saison internationale pour le retrouver...

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