J'avais mûrement planifié mon coup.
L'enregistrement que j'avais soutiré à José, cette mine d'or d'information et de saletés -sa voix, ses mots qui avouaient tout d'une traite, la liaison avec Romero, le détournement de mineur, la pédophilie, la prostitution, tout ça mêlé-, je l'avais soigneusement copié, conservé partout dans mes fichiers. Je ne savais pas si j'allais m'en servir, mais j'étais plus rassuré d'avoir ce moyen de pression avec moi. Avec ça prêt à sortir, c'était sûr, il ne ferait rien contre moi, je serais protégé, je pourrais partir en Italie avec Tobio, changer de ligue tout en revenant l'été pour les coupes mondiales, avoir tous les avantages dont je rêvais sans contrepartie, et il n'oserait jamais me contrarier.
Et c'est ce qui s'est passé, dans un premier temps. Tobio est venu à mon anniversaire, m'a offert ces cadeaux symboliques : la brosse à dents qui m'invitait à partager son appartement, et cette nuit passée ensemble ; rien de charnel, juste des petits bisous sous la couette, puis dormir en cuillère, mais à mes yeux, ça a plus de prix que de baiser pour baiser. Je savais qu'il était toujours attaché à Romero, il avait quand même prolongé d'une demi-saison chez les Adlers juste pour lui, et ça me mettait les nerfs, oui, mais sur le long terme, je me disais que ça ne tiendrait pas. Le Brésilien était marié, il avait un enfant, une image publique qu'il étudiait depuis des années -je ne pensais pas qu'il soit capable de faire voler tout ça en éclats juste pour les beaux yeux de Tobio. Et Tobio le savait très bien aussi.
Je n'avais pas envie d'être un choix de dépit. Mais en même temps, ça me paraissait normal qu'il y ait une part de souffrance dans notre relation, une souffrance en miroir, que j'assumerais comme je lui avais imposé celle de mon départ, et celle d'un secret que je n'osais toujours pas révéler. Alors je me suis dit que je serais patient, compréhensif, et doux, en attendant que son cœur se décide à l'image de sa raison... Et ça a été facile, en vérité. Quand on a passé des années aux côtés de José, des années dans la solitude, les non-dits, les espoirs déçus, dans la conscience aiguë d'être le second choix, être près de Tobio était déjà, en soi, comme une bénédiction. Je suis prêt à l'aimer sans garanties, sans conditions, sans retour même.
Je suis parti aux Jeux Panaméricains, j'ai annoncé à José que je quitterais San Juan. Et, comme si tout avait décidé de s'enchaîner plus vite pour aller dans mon sens, Tobio m'a appelé deux jours plus tard pour m'annoncer que Romero avait tout rompu. Il lui avait téléphoné, lui avait dit que c'était terminé, et l'avait bloqué. Ça m'avait semblé trop soudain, comme décision, et je n'avais pas trop de doutes que José était là-dessous. Mais après tout, ça m'arrangeait, ça avançait de quelques semaines ou quelques mois ce qui devait nécessairement arriver. J'aurais préféré que ça vienne de Tobio, bien sûr, que ce soit lui à l'origine de cette séparation, qu'il n'ait pas à subir une fois de plus... Mais il s'y attendait, il me l'avait dit, alors j'espérais que sa peine passerait vite. Et puis, ça me libérait l'horizon. Si Romero avait rompu sur la demande de José, alors ils n'auraient qu'à rester à deux dans leur relation honteuse, et moi, je prendrai le large avec Tobio, loin d'ici, loin d'eux.
Tout semblait se dérouler comme dans un rêve. En août, après le tournoi, j'ai passé une semaine entière avec Tobio, une vraie petite lune de miel... Si l'on excepte le premier soir. Une nuit partie pour être celle de nos retrouvailles sensuelles, et qui s'est finie avec Tobio en larmes. Ça m'a fait mal au cœur, et je l'ai serré dans mes bras pendant qu'il pleurait, tout en sachant bien qui occupait ses pensées à cet instant.
-Je comprends ce que tu ressens, lui ai-je dit. Je comprends.
Moi aussi, j'ai pleuré parce que je me sentais rejeté. Mais toujours seul, dans mon lit, en Argentine, loin de tout ceux qui comptaient. Alors même si ça me faisait mal de voir Tobio sangloter pour un autre, au moins j'étais là, j'étais avec lui, et il pleurait dans mon épaule plutôt que dans son oreiller.
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Ikaroi
FanfictionEst-ce que ça en valait la peine ? Je ne le saurai sans doute jamais. A présent, je regarde en arrière vers ma liberté perdue, et je voilà ce dont je me souviens : des sourires brillants, des corps d'athlètes, des médailles d'or et des regards de br...
