IV. 8. Tobio

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Quatre mois sont passés depuis ce soir de début janvier.

Il m'a fallu du temps pour me remettre de ce qui s'est passé pendant ces quelques jours, et même à présent, même après ces longues semaines, la pensée me fait encore grimacer. Les émotions se sont succédé si vite, si intensément, dans un désordre si grand que j'ai eu besoin de temps pour retrouver une certaine sérénité. Elle n'est toujours pas acquise, mais j'y travaille.

Trois. C'est le nombre de coups sur la tête que j'ai pris en l'espace d'une semaine. Je pourrais aussi bien dire trois gifles en travers du visage, trois poignards dans le cœur, trois... trois révélations d'affilée qui m'ont laissé brisé et incapable de réagir. La première a été celle de Tooru, quand il m'a rejoint à Tokyo. Les mots résonnent encore dans ma tête, ces mots qui me lacéraient le cerveau et devaient s'associer à Nicolas Romero, la superstar mondiale devenue mon amant au cours des derniers mois, réduite à la pire traînée de toute la fédé, ce prédateur qui te manipule, une pute jamais rassasiée. Le choc avait été terriblement brutal.

Ça avait complètement gâché la venue de Tooru chez moi, à vrai dire. On avait dormi dans le même lit, mais je n'avais rien initié tellement j'étais bouleversé, et lui non plus. Le lendemain, on était allés courir autour du quartier ensemble, mais j'étais crevé parce que je n'avais pas fermé l'œil de la nuit et mes pensées n'arrêtaient pas de me ramener à Nicolas. Ce qui me faisait tant de mal, ce n'était pas de savoir qu'il avait eu des aventures avant moi et qu'il avait une réputation de mec facile, c'est son passé, ça ne me concerne pas directement, ça ne me regarde pas. Non, ce qui me tuait, c'était de penser que je n'étais peut-être qu'un des multiples amants qu'il avait, qu'il passait peut-être autant de temps avec eux, leur disait les mêmes choses qu'à moi, et les touchait comme il me touchait, moi... et ça, ça me faisait vraiment mal.

Et puis... Deuxième choc. Deuxième sentiment de trahison. Alors que je confrontais Nicolas sur les dires de Tooru, il avait renversé les accusations. Tooru... Tooru et lui... Les images qui s'étaient infiltrées jusque dans mon esprit s'étaient gravées là, au fond de ma raison vacillante. Les deux hommes pour qui j'avais conçu une vraie passion, liés, sans moi, dans un infâme commerce de chair, salement, sur le sol moite d'un vestiaire, sans tendresse, sans rien... J'ai cru devenir dingue. Tooru serait venu insulter Romero devant moi, alors que lui-même... ?

Est-ce que c'était la vérité ? Ou une contre-attaque mensongère ? Est-ce que je pouvais croire Romero ? Est-ce que je pouvais faire confiance à Oikawa ? Je pensais les connaître, chacun d'entre eux, je pensais avoir vu leurs facettes les plus intimes et pourtant j'allais de surprise en surprise. J'ai pleuré toute la nuit, un truc que j'avais pas fait depuis... la première rupture avec Tooru quand j'avais quinze ans, il me semble. A cinq heures du matin, perdu dans la fièvre et les délires, noyé au milieu des images salaces qui prenaient réalité autour de moi, qui mélangeaient des souvenirs desquels j'étais désormais exclu -les yeux intenses de Nicolas, les lèvres ardentes de Tooru, leurs doigts, leurs corps entremêlés- j'ai appelé Oikawa.

La voix cassée, et sans transition comme dans un cauchemar dénué de logique, j'ai demandé :

-Tooru, qu'est-ce qui s'est passé dans le vestiaire de Cordoba ?

Il y a eu un long silence. Je l'entendais respirer à l'autre bout de la ligne, à l'autre bout du monde. Et puis soudain sa voix, terriblement réelle :

-Alors il te l'a dit.

C'était vrai. Il n'allait pas nier, tout comme Nicolas n'a pas nié non plus.

-Je ne vais pas mentir, Tobio, a repris Tooru avec cette voix tout à la fois douce et impérieuse qu'il utilise pour m'amadouer. C'est vrai, c'est arrivé. C'était un terrible dérapage après un match et je le regrette profondément. Je ne me cherche pas d'excuse, je suis humain, j'ai fait une erreur... Et j'espère que lui aussi assume que c'était voulu, et que ce n'était pas à sens unique. Il a commencé.

IkaroiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant