V. 10. Nicolas

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Les gens disent que je suis imprévisible.

Difficile de les contredire. Déjà, c'est mon métier de surprendre les adversaires par des techniques improbables -caler une petite diag quand ils m'attendent en ligne, déposer une balle derrière le contre au moment où ils se préparent à amortir une grosse attaque. Il faut que je surprenne, que je surgisse et que je marque à l'improviste. Mais c'est peut-être pas le sujet. Je suppose que ce n'est pas à mon volley que pensent les personnes qui disent ça.

Inconstant serait peut-être plus approprié. C'est vrai, j'ai eu tendance à multiplier les amants, à les voir une fois ou deux, puis à les ghoster parce qu'ils n'étaient pas assez près, pas assez bons ou pas assez intéressants. Ceux qui s'attachaient en une nuit, ceux qui jouaient la froideur, ceux qui venaient juste pour essayer. Certains m'ont fait de grandes déclarations enflammées, d'autres ont prétendu qu'il ne s'était jamais rien passé entre nous, comme si on ne s'était jamais retrouvés un soir de match -toujours un soir, toujours un lit, toujours pour rester dormir. On m'a proposé de le faire dans des toilettes, derrière le gymnase ou dans une voiture, mais c'est pas ça qui m'intéresse, ou peut-être juste pour préparer une deuxième entrevue à l'hôtel.

Je fais pas ça parce que j'aime bien. Je fais ça parce que j'en ai besoin.

Je l'ai systématisé, c'est horrible mais c'est vrai. Le jour où mon beau-père a décidé que je devais faire le trottoir, il n'y avait que lui et moi à la maison. Je dormais seul dans le grand lit où on se serrait d'habitude avec mes sœurs, mais elles étaient toutes parties travailler ce matin-là. Il m'a tiré du lit, agité, puant l'alcool bon marché, m'a giflé un coup pour me réveiller, puis a commencé à me dire que ça suffisait d'être un parasite, que si j'étais bien capable d'aller au gymnase, alors je pouvais me rendre utile, que maintenant que Joca n'était plus là, qu'il fallait que je serve à quelque chose sinon la famille coulerait par ma faute. Déjà que j'étais même pas vraiment de la famille... J'ai dit que je ne savais pas quoi faire. J'étais qu'au collège.

-N'importe comment, je m'en fous ! De l'argent, il faut de l'argent. Tu sais quoi ? Pas d'argent, pas de volley. Ça te motivera peut-être, ça ? Pas d'argent, pas de volley.

Puis, comme je restais hébété, il a débouclé sa ceinture. Au début, j'ai cru qu'il voulait me frapper avec et j'ai eu un mouvement de recul, mais il m'a attrapé par un coin du T-shirt et tiré vers lui à la place :

-Pas d'inspiration ? Je vais te montrer un truc simple. Mets-toi à genoux et ouvre la bouche.

Je me rappelle plus du reste. Je sais juste qu'à partir de ce jour-là, j'ai pas réussi à dormir tout seul. Dès que le lit était vide, je me réveillais en panique de cauchemars atroces. Les semaines qui ont suivi n'ont fait qu'alimenter les traumatismes et les mauvais rêves. Les trottoirs m'ont écorché les genoux, ils m'ont aussi, je crois, un peu écorché l'âme.

-Il faut prier, Nico, disait ma grande sœur. Tout s'arrangera un jour, tu verras.

Alors j'ai prié. Les jours passaient. Les clients me violentaient, mon beau-père prenait l'argent et me giflait s'il n'y en avait pas assez à son goût ; j'allais au volley quand j'avais le droit, j'oubliais tout pendant une heure ou deux, puis je pleurais dans les toilettes du gymnase parce que je ne voulais pas rentrer. Mais je priais. Tous les soirs, sans faillir. J'attendais un miracle.

Et puis un homme est arrivé et changé ma vie. Un homme blond, grand et fort, mais doux. Dans ses bras, j'avais l'impression qu'on ne me ferait plus jamais de mal. Quand je dormais contre lui, les cauchemars me laissaient en paix. Lui, je le savais, ne me blesserait jamais. C'était mon ange gardien, et il a veillé sur moi pendant des années. Le miracle avait eu lieu. Dieu avait placé cet homme sur mon chemin. Quand j'ai eu mon premier salaire à seize ans, je l'ai dépensé dans une croix en or, et je ne l'ai jamais enlevée.

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