V. 6. Nicolas

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Retour au Japon. Le dernier avant un bail, puisque j'ai mis fin au contrat qui me liait aux Schweiden Adlers.

Ça m'a un peu saoulé de procéder de cette manière -pas de pot de départ avec mes coéquipiers, pas d'explications, j'ai filé à l'anglaise. C'est le problème d'avoir dû changer mes plans rapidement -en plus, et je me plaisais bien au Japon, je comptais rester encore un peu... Mais voilà, je n'ai pas trop eu le choix. Et puis, je vais pas me plaindre de rentrer à Taubaté, où je pourrai jouer toute l'année avec mes potes de l'équipe nationale -Lucão, Lipe, Thales... plus qu'à convaincre Bruninho de se rapatrier et la bande sera complète.

La Coupe du monde, malgré la fatigue, me permet de profiter du temps que je passe avec eux. J'en ai besoin... Ces dernières semaines n'ont pas été faciles, et j'ai peur que la compétition me mette face à Tobio. L'avoir quitté comme ça... Je m'en veux, je m'en veux vraiment. Pendant quelques jours, j'y ai cru, à cette possibilité de divorcer de Fla ; qu'elle et moi on reste proches, qu'on élève Rubens ensemble comme on l'a toujours fait, avec complicité et harmonie. Puis, après quelques temps, faire mon coming out, officialiser avec Tobio, pourquoi pas se marier et vivre ensemble, même ?

Mais José m'a ramené à la raison. J'ai été idiot d'imaginer tout ça. Tobio aime Oikawa depuis le début, il me l'a dit lui-même. On a toujours su que notre histoire ne mènerait à rien de concret, que ce n'était que passager, juste un peu de fun en tant que coéquipiers. Il y a un moment, c'est vrai, où j'ai voulu pousser les choses plus loin -je lui avais déjà confié certaines choses très privées, comme l'âge de ma première fois, et je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai failli lui raconter certains épisodes de mon enfance... mais il est parti téléphoner à Tooru. J'ai trop rien dit, je me suis dit que c'était normal, c'était sa priorité, j'ai mis ça de côté. Mais finalement, c'était révélateur. Il n'est pas pour moi... J'avais jamais ressenti ça pour quelqu'un, mais tant pis. Je ne veux pas souffrir.

Il y a trop de choses brisées dans ma vie pour que je prenne ce risque.

Fla était furieuse, évidemment. Le ton est monté vite et haut. Elle m'a traité d'imbécile, d'aveugle, d'ingrat, de lâche et d'autres choses que j'ai préféré oublier.

-Tu sais quoi, Flavia ? Mêle-toi de tes propres histoires, fous-moi la paix.

-Dans ce cas-là, a-t-elle répliqué, ne me mêle pas à ça ! Je considérais Tobio comme un ami, même Rubens-

-Parce que TU l'as invité chez nous alors que j'étais contre !

-Oui, Nicolas, parce que TU t'étais attaché à lui et que j'ai voulu te faire plaisir !

Rubens s'est mis à pleurer. Je me suis dirigé vers la porte :

-La prochaine fois, abstiens-toi ! Parce que tu ne sais pas, Flavia, tu ne sais rien !

-Alors parle-moi ! s'est-elle exaspérée.

Je suis sorti sans répondre. J'avais l'impression que tout s'effondrait. Le volley et José, c'était les deux seules constantes dans ma vie. J'ai marché longtemps dans Rio, j'ai marché des heures, et mes pas m'ont amené dans le quartier de mon enfance. Les bâtiments avaient bien meilleure allure qu'à l'époque, en même temps, ce n'était pas difficile. Je me suis enfoncé dans les ruelles de plus en plus sombres ; les regards méfiants des habitants s'attachaient à moi. Je devais autant dénoter dans ce quartier à présent que la voiture bleu électrique de José le jour où il est arrivé ici... Une bande de gamins est passée avec un ballon de foot et je me revoyais gambader vers le gymnase de volley à l'époque, vers ce sanctuaire où le jeu me passionnait tellement que je ne pensais plus à rien d'autre, que plus rien ne pouvait m'atteindre. J'ai fini par arriver devant les baraquements où mes sœurs s'étaient prostituées. Quelques tôles rouillées étaient venues renforcer le bois pourri, mais ils étaient toujours aussi insalubres. C'est ici... J'avais perdu ma virginité ici.

IkaroiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant