V. 4. José

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Ces derniers mois ont été rudes.

Je déteste me sentir en position de faiblesse, et pourtant j'y suis forcé. Ça fait deux mois que Tooru détient cet enregistrement compromettant... et je m'en veux terriblement d'avoir laissé échapper des informations aussi confidentielles à un homme aussi peu digne de confiance. A présent, j'ai la constante impression de marcher sur des œufs, de devoir danser sur le rythme que Tooru m'impose, et j'exècre cette impuissance humiliante du plus profond de mon être.

J'ai l'impression d'être sous son contrôle, susceptible d'être puni à la moindre dérive ; Tooru se plaît à me le rappeler constamment par des moyens subtils, et c'est à s'arracher les cheveux. En juin dernier, j'ai fêté mes cinquante-trois ans ; et ce petit con n'a rien trouvé d'autre à faire que de m'offrir Lolita de Nabokov devant toute l'équipe réunie.

-Un livre ? s'est écrié Leonel en poussant les autres pour bien voir. Je savais pas que t'aimais la littérature classique, José.

J'ai tout de suite compris l'allusion, mais j'ai fait bonne figure pour ne pas laisser voir mon trouble :

-Oui, ça m'arrive d'en lire. Je connais mal Nabokov, mais merci, Tooru...

Et là, Ignacio a posé la question maudite :

-Ça parle de quoi ?

Je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir la bouche pour répondre que Tooru se raclait la gorge pour concentrer l'attention sur lui, et de l'air le plus pédant que je lui ai jamais vu, s'est mis à dire avec une délectation parfaitement déplacée :

-Oh, c'est horriblement glauque. C'est l'histoire d'un adulte qui tombe amoureux d'une gamine de douze ans, et qui la corrompt, et toute l'histoire est narrée du point de vue du pédophile, alors on le prendrait presque en sympathie...

-C'et dégueulasse, s'est écrié Leo en grimaçant. José, t'aimes ce genre d'histoire ?

-Non, bien sûr, ai-je répondu en forçant un sourire. C'est de la littérature, rien de plus.

-Heureusement, n'est-ce pas, a commenté Tooru en me regardant droit dans les yeux.

J'avais envie de hurler. Comment je pouvais m'en sortir ? Comment je pouvais m'assurer que ces secrets restent bel et bien enterrés ? Comment j'étais censé me comporter vis-à-vis de Tooru pour protéger ma vie privée... et porter en plus la responsabilité de celle de Nicolas ? Les pensées les plus irrationnelles m'ont traversé l'esprit, je l'avoue. Les pires crimes, les actes les plus immoraux m'ont semblé une issue possible. Est-ce que j'en serais capable, si Tooru menaçait de les révéler pour de bon ? Est-ce que je serai capable de le faire disparaître, mettre en scène un accident pour être désormais convaincu que les aspects les plus sombres de ma vie, et ceux de l'être que je chéris le plus au monde, sont en sécurité ?

Bref, les manigances de Tooru n'ont rien arrangé à ma situation déjà peu enviable. Poser des mots sur ce que je ressens pour Nicolas n'a fait que complexifier mes doutes. Est-ce que j'ai le droit de l'aimer après avoir brisé son enfance ? Non -voilà ce que je me dis ensuite, inlassablement sur le même raisonnement-, ce n'est pas moi qui l'ai brisée, elle l'était déjà, moi j'ai ramassé les morceaux comme j'ai pu, je lui ai donné tout ce qu'il voulait et bien plus encore. Mais... -troisième phase, inévitable- tout ce que je lui ai offert, n'était-ce pas plutôt un moyen de me déculpabiliser, de soulager ma conscience ? Je me reproche véritablement d'avoir pris sa virginité à douze ans. Même si -nouvelle nuance- je ne le savais pas à ce moment... Qu'est-ce que ça fait de moi ? Un monstre, un sauveur ? Un héros, un rebut de la société ? Et... à ses yeux, qu'est-ce que je suis ? Est-ce qu'il pourrait m'aimer en retour, m'aimer comme je l'aime, ou... là, à ce stade du raisonnement, un nom s'impose dans mon esprit, escorté par un essaim de pensées négatives : Tobio Kageyama.

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