IV. 10. José

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Un nouveau message me tire de mes dossiers.

Tooru [20.05.2019 13 :46] : On m'a offert une bouteille de Syrah, tu veux qu'on la boive ensemble ?

Tiens. Je ne m'y attendais pas. Ça fait longtemps que Tooru n'a pas proposé qu'on passe du temps ensemble, mais après tout, pourquoi pas. Surtout s'il ramène du vin.

Moi [20.05.2019 13 :47] : Ok. Viens chez moi ce soir.

Peut-être qu'on aura l'occasion de reparler des projets de Tooru pour la saison prochaine. Après tout, ce serait absurde de quitter San Juan maintenant pour partir en Europe -ou pire, retourner au Japon après en être parti. Ce serait franchement ridicule. Autant qu'il arrête sa carrière immédiatement.

Mais ces derniers temps, on s'est à peu près rabibochés, alors ce n'est pas impossible qu'il soit redevenu raisonnable et qu'il conserve son contrat ici. Il lui a fallu un moment, et je peux le comprendre, Tooru est comme ça, extrêmement orgueilleux et jaloux -mais je lui ai accordé du temps, de la confiance, des cadeaux, et lui qui semblait décidé à nier, voire mordre la main qui le nourrit, semble finalement avoir trouvé la maturité d'accepter sa place.

Je quitte mon bureau en étirant les bras au-dessus de ma tête. La mention du vin m'a donné envie de me prendre un verre maintenant. Je longe les chambres désertes de mes enfants, tous les deux partis loin de la maison, et qui ne semblent pas décidés à y revenir, ni même à passer me voir trop souvent. C'est à peine s'ils m'appellent, et on n'a jamais grand-chose à se dire. Quant à ma femme, elle n'est pas là non plus. Elle est partie samedi en me disant qu'elle allait passer la semaine chez ses parents, à La Rioja, pour les aider un peu avec leur maison. C'est peut-être vrai ; ou bien elle est chez son amant, ou même partie en vacances avec lui en Europe, qu'est-ce que j'en sais. Au final, ça ne m'intéresse pas beaucoup, sa vie et la mienne n'ont pas grand-chose en commun -à part une maison, un compte en banque bien rempli, et des gosses qui ont pris leur indépendance.

Les espaces sont grands, clairs, vides, et résonnent de mes pas solitaires. J'ouvre une bouteille, je me sers un grand verre ; puis je m'assois dans la véranda, face à la baie vitrée qui s'ouvre sur l'ouest aride, la bouteille posée sur un guéridon à côté de moi. Mes lèvres plongent dans le liquide pourpre, et je réfléchis, le regard errant sur la silhouette bleue des montagnes à l'horizon. La Cordillère des Andes se dresse comme un mur infranchissable entre le Pacifique et moi... et loin, loin au nord-ouest, au-delà des montagnes et à travers l'immensité de l'océan, le Japon, et là-bas...

Je me retrouve presque surpris de voir la bouteille finie. Je vais la jeter avec ses semblables, celles d'hier et des jours précédents. Ça me paraît drôle de penser qu'il y a vingt ans, alors que j'étais encore joueur pro, je refusais catégoriquement de toucher à l'alcool. Maintenant, je serais incapable de passer une journée sans vin.

Mon téléphone vibre à nouveau -Tooru m'a répondu. Il viendra. Avoir un peu de compagnie pour la soirée ne peut pas me faire de mal ; depuis qu'on est rentrés d'Italie, j'ai surtout travaillé de chez moi, analysant les matchs de mon équipe et de celles qu'on affrontera dans dix jours, quand la VNL commencera. Ce serait bien qu'on puisse s'illustrer dans une compétition mondiale, cette fois... Mais en vérité, mes pensées me portent surtout au-delà de cette première semaine de compétition, vers la suivante, quand il faudra se rendre au Japon. Tooru affrontera ses anciennes connaissances, dont Tobio Kageyama... Et le Brésil se joindra à la fête. De quoi réitérer la rencontre à quatre de la semaine dernière au bar, après la finale... Et de quoi mettre nos nerfs à rude épreuve une fois encore.

Depuis cet épisode, j'ai du mal à retrouver ma sérénité. Quand je m'allonge, seul, dans le lit vide de la chambre conjugale, je revois les yeux méfiants de Kageyama fixés sur moi, leur bleu presque noir qui s'attachait à mon visage et y gravait son empreinte. Pourquoi est-ce qu'il me regardait comme ça ? Tooru lui aurait raconté des choses ? Ou bien... Non, je ne veux pas croire que Nicolas ait pu lui parler de moi. Ça doit être Tooru, c'est forcément Tooru. Ou bien il s'est fait des idées tout seul. Au fond, ça m'est égal, je ne veux pas être son ami, il ne m'est d'aucune utilité.

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⏰ Dernière mise à jour : Feb 17 ⏰

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