Alors que la journée touchait doucement à sa fin, Elisabeth et Léo marchaient côte à côte le long de la jetée, savourant les crèmes glacées qu'ils venaient d'acheter. C'était une de ces belles soirées d'été où l'air était encore tiède et le ciel dégagé. La surface du lac de Lacanau reflétait les dernières lueurs du jour, avec des teintes rose orangé. Sur le port, le bruit du clapotis de l'eau venait se mêler au tintement des mâts des bateaux qui s'entrechoquaient.
Parvenu à hauteur de la capitainerie, Léo rompit le silence :
— Alors, ta glace est bonne ?
— Oui, super ! Et toi ?
— Délicieuse ! Tu veux goûter ?
Elisabeth saisit le cornet qu'il lui tendait. Mais au moment où elle s'apprêtait à ouvrir la bouche, Léo lui fit tremper le bout du nez dedans.
— Hé ! protesta-t-elle en même temps qu'elle s'essuyait du revers de la main. Tu n'as pas le droit de faire ça !
— Pardon, mais c'était trop tentant ! s'esclaffa-t-il. C'est bon, tu n'as plus rien.
— Par contre, ...toi si ! claironna Elisabeth en même temps qu'elle lui collait sa glace à la figure.
Lorsque Léo releva le regard, le visage dégoulinant de vanille, ses yeux se mirent à pétiller de malice.
— Alors là, Armilhac, je crois que tu viens de faire la plus grosse erreur de toute ta vie ! Tu vas le regretter !
— Oups, gloussa cette dernière, prête à décamper.
Riant aux éclats, ils se poursuivirent le long de la jetée, jouant des coudes pour se frayer un chemin à travers la foule. Des protestations fusèrent. Un vieux monsieur se retourna sur leur passage et grogna, mécontent :
— Mais faites attention, enfin !
— Excusez-nous ! s'écria Elisabeth, ramassant son paquet à la hâte et le lui fourrant dans les mains avant de reprendre sa course folle, Léo aux trousses.
Elle n'avait pas fait vingt mètres qu'il l'avait déjà rattrapée.
— Je te tiens !
Quelques secondes plus tard, elle était couverte de cassis. Elle aperçut son reflet dans la vitrine d'un marchand de souvenirs. Léo s'était amusé à lui dessiner des points sur tout le visage. On aurait dit qu'elle avait attrapé la varicelle.
Profitant d'un moment d'inattention de sa part, elle se dégagea de son étreinte et s'échappa en direction de la plage. Ils repartirent en courant. Une fois dans le sable, Elisabeth sentit ses sandales à talons compensés s'enfoncer sous ses pas. Elle s'arrêta, haletante :
— Ok, stop ! J'abandonne. Tu as gagné !
A bout de souffle et se tenant les côtes, ils se regardèrent avant d'éclater de rire. Ils étaient aussi couverts de glace l'un que l'autre.
Tant bien que mal, Elisabeth se mit à éponger la glace qui lui coulait le long du menton quand elle sentit Léo lui prendre la serviette trempée des mains. Il la jeta dans une poubelle.
— Attends, laisse, je vais t'aider. Tu en as encore sur les paupières et même jusque sur le bout du nez !
Se rapprochant d'elle, il prit doucement son visage entre ses mains et, avec délicatesse, essuya ses paupières du bout de sa serviette. Elisabeth ferma les yeux et se laissa faire, impassible. Il passa ensuite son index sur son nez, encore couvert de glace. Il regarda son doigt, sourit et le lécha.
— Humm... Délicieux !
Puis, le silence de la nuit retomba. Autour d'eux, la foule grouillait ; pourtant, ce n'était plus qu'un vague bruit de fond dans le lointain. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'Elisabeth réalisa que Léo n'avait toujours pas lâché son menton. Un million d'idées se bousculaient dans sa tête. Leurs visages se trouvaient tout proches l'un de l'autre. Elisabeth pouvait sentir son souffle chaud contre sa joue. Elle se mit à l'observer discrètement du coin de l'œil. Cette fois-ci, il avait troqué son éternel sourire espiègle contre un petit sourire timide, plus doux.
Léo déposa un rapide baiser sur son front. Leurs regards se croisèrent d'abord puis ils se contemplèrent plus franchement, les yeux dans les yeux. Elisabeth avala sa salive. Elle pouvait facilement deviner ce qu'il allait se passer ensuite.
Mais à ce moment-là, des cris percèrent le silence de la nuit et la magie du moment s'envola, les ramenant aussitôt à la réalité.
— Hey, Leblond ! Beachley !
Surpris, ils s'éloignèrent subitement l'un de l'autre.
Ils furent accueillis par des cris de joie et, bientôt, plusieurs bras vinrent s'accoler autour d'eux.
— Ben alors, qu'est-ce que vous faites là ? Léo, mon pote, je croyais que tu avais rencard ce soir ? s'étonna Thomas. Vous auriez dû nous dire que vous ne traîniez que tous les deux. On vous aurait directement rejoint, vous vous seriez moins ennuyés...
S'ennuyer ? Elisabeth dût se mordre la lèvre pour se retenir d'éclater de rire. Visiblement, question cœur, les copains de Léo n'étaient pas très doués ! Ce dernier pensait probablement la même chose puisqu'il lui jeta un petit regard mi-amusé, mi-désespéré.
Dire qu'un peu plus tôt dans la journée, quand Elisabeth avait couru annoncer la nouvelle à Julia, Thomas lui avait affirmé :
— Léo et moi ? On est comme des frères ! Même pas la peine de parler, on se comprend en un seul coup d'œil. On fait un peu, tu sais... comme de la télépathie, avait-il ajouté en prenant un air sérieux.
Elisabeth rit intérieurement. De la télépathie ? Alors en cet instant précis, le canal devait être franchement brouillé !
— Enfin, vous avez de la chance que l'on soit tombé sur vous ! poursuivit Thomas. On a prévu LA soirée de l'été ! Mini B., celle-là, tu ne peux pas la louper ! D'ailleurs, on a mis au courant tout le Staff de Terre de Glisse. Il va y avoir des tonnes de monde. En plus, on a tout prévu : marshmallows, guitare, des tonnes de bois, du son, des belles filles en bikini, de beaux mecs aussi bien sûr, puisque Léo et moi on sera là, renchérit-il à l'intention d'Elisabeth en même temps qu'il prenait son copain par le cou. Et surtout...
— ...grosse session nocturne de surf !
— On a prévu de piquer le pick-up du village vacances, ...bon de ton père, admit Alex, penaud. Mais ne t'en fais pas : on ne le vole pas vraiment, on l'emprunte juste le temps de la soirée. La lumière des phares nous permettra d'éclairer l'océan, sans oublier la toute nouvelle Black Swan* que vient de s'acheter Baptiste, expliqua-t-il, les yeux brillants d'excitation à l'idée de surfer la nuit. La météo annonce des vagues exceptionnelles ce soir !
— Par contre, on a besoin d'autres personnes pour faire le guet pendant que Thomas et Baptiste prennent le camion.
— Alors, vous êtes partants ? Une petite mission commando suivie d'une méga teuf sur la plage avec une session surf de nuit ! exposa Thomas, en bon commercial.
Elisabeth et Léo se concertèrent du regard avant de hausser les épaules en signe d'approbation. Cela pouvait être marrant. De toute manière, leur rendez-vous semblait franchement compromis. Et ils trouveraient bien un moment au cours de la soirée pour se retrouver de nouveau seuls.
* Black Swan : lampe frontale autonome et étanche créée en 2019 par une société bretonne faisant partie des plus puissantes du monde.
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A contre-courant
Teen FictionLacanau, été 2016. Jeune athlète à l'avenir prometteur, Elisabeth Armilhac partage son temps libre entre les entraînements de surf, les sorties avec sa bande d'amis, son petit ami et sa sœur jumelle, Clara. Une existence heureuse et pleine de promes...
