Chapitre 16

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     Assise sur sa planche, le regard tourné vers l'horizon, Elisabeth attendait.

    Voilà vingt bonnes minutes que la finale féminine du BigAir Surfing Tour Junior avait débuté et elle n'avait encore pris qu'une seule vague. A l'inverse, Estelle Deschamps, sa concurrente, avait déjà enchaîné près d'une dizaine de vagues dont deux particulièrement belles qui lui avaient respectivement valu un 8,1 et un 8,6.

    Pourtant, Elisabeth n'était pas inquiète. A dire vrai, à ce stade de la compétition, rien n'était encore joué. Bien sûr, Estelle était en tête puisqu'Elisabeth elle-même n'avait cumulé qu'une seule note. Mais ayant obtenu un 8,9 lors de sa première vague, il lui suffisait de faire un score au moins égal à 7,9 sur une autre vague pour passer devant et l'emporter. Ce qu'elle aurait pu faire aisément. Épater les jurys comme elle l'avait fait durant toute la semaine avec quelques autres de ses manœuvres aériennes.

    Mais à ce stade de la compétition, qu'elle gagne ou qu'elle perde, cela n'avait plus vraiment d'importance à ses yeux. Tout ce qui lui importait, c'était de réussir à prendre un tube, comme elle aurait dû le faire trois ans plus tôt. Prendre sa revanche sur sa propre défaite. Voilà quel était son véritable objectif.

    Et justement, ce jour-là, l'océan était parsemé de magnifiques tubuleuses. C'est pourquoi, à la stupéfaction générale, elle attendait, immobile, à la recherche de la vague parfaite.   

    Lorsqu'elle l'aperçut enfin, Elisabeth se mit à ramer, plus déterminée que jamais. Et quand la vague fut à sa hauteur, elle sauta avec agilité sur sa planche pour entamer son take-off. Puis, au moment où la vague commençait à se casser, elle fléchit les genoux et se recroquevilla sur elle-même pour éviter d'entrer en contact avec la masse d'eau qui la précédait.

    Et quelques dixièmes de secondes plus tard, elle était dedans ! Glissant au cœur du tube, en extase, Elisabeth savourait pleinement cet instant de grâce qu'elle avait tant de fois imaginé. Les sensations étaient tellement intenses que, l'espace d'un instant, elle ne put s'empêcher de fermer les yeux avant de se souvenir que ce n'était pas le moment d'y aller à l'aveuglette. Alors, gardant le regard fixé vers la sortie, Elisabeth se força à rester attentive à l'évolution de la vague. Car, elle le savait, le plus dur restait à venir : il était nettement plus facile d'entrer dans un tube que d'en ressortir.

    Chevaucher ce genre de tunnel aquatique éphémère était une expérience qui demandait d'être là où il fallait, quand il le fallait. Si elle était trop haute sur la vague, elle risquait de se faire happer par la vague. Et si, au contraire, elle n'y prenait pas garde et qu'elle se trouvait trop bas, la lèvre du tube pouvait à tout moment s'abattre sur elle comme une guillotine. La fameuse « washing machine »... La gestion du timing et la lecture de la vague restaient primordiales pour ne pas ressortir trop vite du tube ou s'y faire enfermer. Deux fois déjà, elle avait échoué par le passé.

    Lorsqu'elle vit le bout du tunnel, Elisabeth accéléra pour se faufiler par le trou de souris du rideau d'eau qui était en train de s'abattre devant elle.

    Elle ressortit finalement du tube quelques secondes après que ne retentisse le dernier coup de corne, faisant d'Estelle la grande gagnante du BigAir féminin 2019. Mais qu'importe ! Elisabeth était bien trop occupée à savourer sa réussite personnelle pour se soucier de savoir si elle avait gagné ou perdu.

    Et quand elle rejoignit la plage, tous ses amis – anciens comme nouveaux – l'attendaient triomphalement. Mais c'est à peine si elle eut le temps de sortir de l'eau, au comble de la joie, qu'une horde de journalistes l'encerclaient déjà pour l'interviewer. Parmi eux, Paul Garnier, l'un des journalistes du magazine La Vague.

A contre-courantOù les histoires vivent. Découvrez maintenant