Chapitre 2

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Trois ans plus tard...

    Aujourd'hui, samedi 10 août 2019, à exactement 6h31 du matin, alors que je n'ai quasiment pas fermé l'œil et que je tombe littéralement de sommeil, je me sens enfin capable d'écrire ce qu'il s'est passé le jour de l'accident ainsi que lors de la soirée qui l'a précédé.

    Ce soir-là, Clara et moi avions quitté la maison en douce pour accompagner les copains au concert des Nineties qui se produisaient sur la plage. Nous avions ri, chanté et dansé... Lorsque je l'avais aperçu. Étienne. Adossé au bar, il m'observait, un petit sourire amusé au coin des lèvres. Je me souviens encore parfaitement de la bouffée de chaleur qui m'avait envahie en le voyant. Qu'est-ce qu'il faisait donc ici ? Et pourquoi me regardait-il avec tant d'insistance ? Je m'étais pourtant montrée claire avec lui.
    Je l'avais rencontré l'été précédent, lors du stage départemental organisé à Biarritz. Il était entraîneur et sortait, à cette époque, avec notre coach et amie Mélanie. Il avait vingt-et-un ans alors que je n'avais pas encore fêté mon quatorzième anniversaire, ce qui ne nous avait pas empêché de vite sympathiser. Un peu trop sympathiser, même...
    Lors d'une soirée comme celle-ci, il m'avait accompagnée chercher un nouveau pack de bières dans la camionnette du club. Sur le chemin du retour, voyant la piscine du camping ainsi éclairée et déserte, j'avais soudain été prise d'une irrésistible envie d'y piquer une tête. Alors, sans hésiter un instant, j'étais passée par-dessus le grillage, sous les yeux hébétés d'Étienne.
    — Qu'est-ce que tu fais ? Élise, reviens ! m'avait-il crié en rigolant avant de partir à ma suite.
    Une bouteille de Champagne à demi vide à la main, je faisais des allers et retours le long de la piscine, manquant d'y passer à tout moment.
    — Si je tombe de ce côté, tu me rattrapes... Par contre, si je tombe de l'autre côté..., avais-je déclaré tout en perdant l'équilibre au même instant.
    Il avait cherché à me retenir et, lorsqu'il y était parvenu, je l'avais entraîné avec moi dans l'eau en riant. Inutile de rentrer dans les détails mais pour résumer, disons que nos habits mouillés avaient rapidement atterri au bord de la piscine. C'était d'ailleurs au cours de cette soirée que j'ai perdu ma virginité.
    Le lendemain, au réveil, j'avais éprouvé un profond sentiment de culpabilité en repensant à ce que j'avais fait. Et lorsqu'il était venu me parler, j'avais été prise d'un élan de panique à l'idée que quelqu'un puisse nous voir ensemble. Je l'avais donc repoussé, lui disant que nous avions commis une immense erreur.
    Quoi qu'il en soit, personne n'avait jamais su ce qu'il s'était passé ce soir-là et ce n'était certainement pas moi qui allais le crier sur tous les toits. Pendant près d'une année, j'avais gardé cet horrible secret pour moi, pensant ne jamais le revoir. Jusqu'à ce soir-là.

    Un rapide coup d'œil dans sa direction avait suffi pour réaliser qu'il me fixait toujours. Exaspérée, j'avais foncé sur lui, bien décidée à savoir ce qu'il me voulait.
    — Qu'est ce que tu fais là, Étienne ? lui avais-je chuchoté, tentant tant bien que mal de garder mon sang-froid.
    — Et bien, comme tu vois, je suis là pour faire la fête moi aussi..., m'avait-il répondu, le plus naturellement du monde. Pourquoi, je n'ai pas le droit ?
    Là-dessus, il m'avait lancé son sourire à deux balles, celui capable de mettre n'importe quelle fille à ses pieds (ou dans son lit !). Il n'avait pour ainsi dire pas changé. Et il fallait bien avouer qu'il était toujours aussi séduisant et irrésistible.
    Comment avais-je pu penser une seule seconde ne pas le voir à cette soirée ? Après tout, c'est vrai, quoi de plus normal qu'il soit présent lui aussi ? On était au BigAir auquel une bonne partie des surfeurs du pays participaient.
    — Je t'offre un verre ? m'avait-il proposé de son éternel sourire enjôleur alors que je m'apprêtais à tourner les talons.
    — Non, merci. J'allais justement rentrer, avais-je sèchement rétorqué.
    Je me souviens qu'il avait paru vexé, ou peut-être déçu, si ce n'est les deux à la fois. Mais il s'était rapidement ressaisi :
    — Allez, ne me dis pas que tu as oublié la nuit qu'on a passée ensemble ? Je sais que tu as adoré ça !
    A ses paroles, j'avais tressailli et m'étais empressée de regarder autour de moi, paniquée, pour m'assurer que personne ne l'avait entendu. Après quoi, j'avais aboyé :
    — Qu'est-ce que tu me veux, Étienne ?
    — Une dernière soirée passée ensemble.
    — Arrête tes bêtises... Tu sais très bien que ce qu'il s'est passé entre nous l'an dernier n'aurait jamais dû arriver et n'arrivera plus. Et au cas où tu ne t'en sois pas rendu compte, je te signale que je suis en couple maintenant.
    Il avait haussé les épaules avec nonchalance.
    — Dommage... Je fais partie du jury pour la finale moins de vingt-et-un ans, demain. Et j'imagine que mon humeur du moment influe légèrement sur mes notations. Ce serait tout à ton avantage que j'ai passé une bonne soirée la veille, si tu vois ce que je veux dire...
    En gros, il me faisait indirectement comprendre qu'il pouvait tout aussi bien me mettre les meilleures comme les pires notes.
    Réalisant la signification de ses paroles, je m'étais soudain écriée :
    — Quoi ? Mais c'est du chantage ! Tu me demandes de coucher avec toi en échange d'une bonne note ?
    C'est à cet instant que j'avais commencé à prendre peur. Et s'il était sérieux ? Je ne pouvais prendre le risque de le laisser me mettre une sale note, surtout après tout le mal que je m'étais donnée pour en arriver là ! D'autant plus qu'à en juger par son état, il ne semblait pas en être à son premier verre...
    — Tout ce que je te demande, c'est de passer la soirée avec moi. Simplement comme de bons amis. Même si, entre nous, je suis prêt à parier qu'avant la fin de soirée, on sera devenu des amis très, très proches...
    Dubitative, je m'étais enquise :
    — Ça, c'est toi qui le dit ! Mais si ce n'est pas le cas ?
    — Si ce n'est pas le cas, alors tant pis pour moi. A minuit, je te rendrai ta liberté et personne ne saura jamais rien de notre petit secret.
    Craignant qu'il ne mette ses menaces à exécution, j'avais attrapé son verre avec rage.
    — Très bien, j'accepte ton verre ! Mais je préfère quand même te prévenir : c'est perdu d'avance.
    Ma réponse avait semblé le satisfaire puisqu'il avait souri, victorieux :
    — C'est ce qu'on verra, jolie Cendrillon.
    Et il avait re-disparu comme il était arrivé.

A contre-courantOù les histoires vivent. Découvrez maintenant