28 Novembre 2055
Deux jours après
Lorsque je découvris les superordinateurs qui hébergeaient Valhalla, j'eus la même expression effarée que Kyle et Jessica. Lucas, lui, aux anges, semblait parfaitement à son aise.
Malgré l'urgence, je ne pus m'empêcher de marcher dans les allées, entre les tours aux diodes multicolores. J'en effleurai du bout de doigts, hypnotisé. C'était Valhalla. Quelque part là-dedans, il y avait l'arbre d'Yggdrasill et les neufs mondes, ainsi que tous les joueurs, tous réunis dans ces tours de métal et de plastique, si petits et insignifiants que j'aurais pu les tenir tous entre mes mains.
On me conduisit ensuite au centre de la pièce où un grand siège à moitié allongé avait été installé avec tout le matériel nécessaire à une connexion directe au serveur. Il y avait des bureaux et des ordinateurs traditionnels tout autour, avec des ingénieurs qui pianotaient frénétiquement sur leurs claviers, le nez rivé à leurs écrans couverts de caractère que je ne connaissais pas. Il s'agissait certainement de l'équipe qui travaillait d'arrache-pied depuis presque six ans pour nous sortir de là, et je saluai leur travail en dépit de leur absence de résultats.
— Lucas, peux-tu leur demander d'arrêter ce qu'ils sont en train de faire, s'il te plaît ? Personne ne doit se connecter à Valhalla tant que je serai avec lui, demandai-je. Il ne doit pas se sentir menacé. Je dois être parfaitement seul lorsque j'y serai.
C'était important. S'il m'avait laissé sortir, moi, et n'avait donné qu'à moi le moyen d'en finir, alors je devais le faire seul, sans même un spectateur silencieux pour nous regarder. Du moins, pas de l'intérieur. Sinon, nous prenions le risque que je sois éjecté à mon tour. Or, personne d'autre ici, dans cette salle, n'était aussi conscient que moi des sautes d'humeur étranges et incontrôlables de cette IA singulière.
Lucas fit le relais, et ces hommes et femmes cessèrent progressivement leur activité pour se tourner vers moi dans l'attente de la suite, plein d'anxiété et d'espoir. Le grand Yamazaki, patron de l'entreprise, était venu me chercher en personne à l'hôtel et me regardait à présent fixement, comme eux tous, dans l'attente du miracle que je leur promettais. Je le voyais à leurs yeux, ils étaient désespérés. Ils avaient tout essayé. Alors même s'ils ne croyaient pas vraiment à ma réussite, ils n'avaient rien à y perdre.
Mon petit frère se tourna vers moi :
— Tu m'expliqueras ce qu'est vraiment Valhalla, pour toi ?
Bien qu'étrange à un tel moment, sa question avait un sens profond qui me touchait personnellement. Car Valhalla était beaucoup de choses, mais il n'était pas n'importe quoi aux yeux de n'importe qui.
— Promis, assurai-je d'un hochement du menton.
Lucas fit lui-même la synchronisation de mon Infinity Drive, puis tout fut entre mes mains. À moitié allongé dans le fauteuil, j'enfilai le casque sous le regard de dizaines de japonais muets qui retenaient leur souffle. À côté de moi, ma famille exprimait surtout de l'anxiété quant à ce qui pourrait bien se passer pendant ma seconde immersion. Cependant, faire abstraction de leur inquiétude fut d'une simplicité enfantine, tant j'avais besoin de renouer avec cet univers à présent familier.
Je fermai les yeux en contenant mon excitation, sentant la morsure douloureuse de l'aiguille dans ma chair encore meurtrie, et je basculai de l'autre côté.
Ce n'était pas une connexion au jeu, seulement à l'administration du serveur, au cœur même de Valhalla. Je ne pouvais donc pas reconnaître ce nouvel environnement où rien ne m'était familier. A vrai dire, il n'y avait rien. Cela rappelait seulement le début du jeu, lorsque j'avais utilisé le tableau de commande virtuelle pour créer Lyall. J'étais seul, dans le noir. Néanmoins, je retrouvai des sensations familières. Dans mon dos, je renouai avec ma claymore en poussière d'étoile céleste que j'avais moi-même forgée, ainsi que l'armure en partie confectionnée par Ilya, leur poids familier me gonflant de courage et de bons souvenirs.
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Skyline Emrys
Science Fiction"- Combien de temps crois-tu que nous ayons encore à vivre ? demandai-je. Je le voyais dans ses yeux, elle s'était déjà posé la question. - Je l'ignore, Lyall. Peut-être une semaine, un mois, un an... Je sais juste que nous touchons à la fin. La fin...
