C'était une voix hésitante que je n'étais pas certain de connaître. Néanmoins, lorsque je me retournai, malgré l'âge et le temps, le doute ne fut plus permis. Je vis au regard d'Emma qu'elle aussi savait qui était cette femme trop bien habillée se tenant face à nous, même si elle ne l'avait jamais rencontrée. Cette femme portait des vêtements blancs parfaitement taillés, et ses cheveux bruns, pas même striés d'argent, étaient retenus dans un chignon serré et impeccable, tiré à quatre épingles. Les rides du temps sur sa peau étaient légères malgré son âge, mais elles n'avaient épargné ni son visage ni ses mains. Elle n'avait plus vingt ans, pas plus que moi.
Cela faisait dix-sept ans que je ne l'avais pas vue.
Ma mère.
— C'est bien toi, Charlie, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, avec comme un doute dans la voix.
Je fus incapable de répondre, trop choqué pour réagir, les lèvres entrouvertes et les yeux légèrement plus écarquillés que d'ordinaire. Elle poursuivit donc en baissant son regard sur Emma, et l'hésitation et le doute désertèrent son visage et sa voix comme un masque qu'elle aurait retiré après une représentation théâtrale.
— Et vous devez être Emmaline, n'est-ce pas ? Emmaline Dufau de Maluquer. La femme de Charlie. Ma belle-fille.
Je n'avais rien à quoi me raccrocher tandis que tout s'effondrait en moi comme un château de cartes. Et je n'étais pas le seul. Emma échangea un regard confus dans ma direction et je le lui rendis. Après tout, elle n'avait jamais rencontré mes parents. Jamais. Et je n'avais jamais pensé les revoir un jour, pour être honnête.
— Qu'est-ce que tu fais là ? furent les seuls mots qui me vinrent après dix-sept ans d'absence et de silence.
Les seuls mots qui parvinrent à franchir des lèvres scellées par un chaos adolescent que je parvenais tout juste à apaiser aujourd'hui, après dix-sept ans de doute et de tragédies.
Après tout ce temps, ma mère était là, à l'autre bout du monde, face à moi, sans un mot d'excuse ni aucun avertissement de sa venue, sans aucune tentative de communication au préalable. Simplement là, après avoir feint d'ignorer mon existence pendant dix-sept ans. Alors que pouvais-je bien lui dire d'autre ?
Elle parut légèrement embarrassée par ma question qui était loin d'être anodine.
— Ton père et moi sommes à Tokyo pour... affaires. Nous investissons dans le médical, et c'est ici que l'on trouve les meilleures avancées technologiques dans le domaine. C'est de cette façon que j'ai réalisé que la convention de Skyline Emrys se tenait à Tokyo, cette année. J'ai tout de suite su que je t'y trouverais.
Bien sûr, mon père et elle travaillaient toujours. L'espérance de vie des individus nés après les années 2000 avait sévèrement augmenté malgré le développement de maladies plus graves et orphelines, voire incurables, et malgré les guerres qui avaient décimé des populations – sans parler du reste de raisons qui faisaient que la population mondiale aurait dû décliner au lieu de poursuivre son développement acharné. Car oui, ceux qui n'avaient pas connu le millénaire précédent pouvaient espérer vivre jusqu'à cent vingt ans, aujourd'hui. Alors, approcher du cap des soixante-dix ans, pour mes parents, n'avait rien d'effrayant en soi. Pour son âge, même, ma mère était sacrément bien conservée. La médecine et la cosmétique faisaient des miracles de nos jours. Mais ces règles de longue vie ne s'appliquaient pas aux victimes de Valhalla. Nous savions tous que nous n'aurions jamais l'âge que ma mère avait aujourd'hui.
Je sentais mes mains qui tremblaient. Et j'avais beau les serrer en poings colériques, elles s'agitaient toujours aussi nerveusement. Alors, je les posai plutôt sur les épaules d'Emma, autant pour me donner du courage que pour montrer à ma femme que je voulais la protéger de ça. D'ailleurs, elle posa aussitôt une main sur l'une des miennes, pour manifester son soutien et m'encourager à passer à travers cette nouvelle épreuve de la vie.
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Skyline Emrys
Science Fiction"- Combien de temps crois-tu que nous ayons encore à vivre ? demandai-je. Je le voyais dans ses yeux, elle s'était déjà posé la question. - Je l'ignore, Lyall. Peut-être une semaine, un mois, un an... Je sais juste que nous touchons à la fin. La fin...
