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Point de vue Ken

Attablés à une table, contre un muret bordant la plage, on attend notre plat, une spécialité du coin à base de poisson et de légumes. Un vent léger souffle sur la côte et fait voler les créoles de ma belle. Elle a retenu ses cheveux avec de petites pinces, ça lui donne l'air d'une gamine innocente, j'adore. Même si je la préfère plus femme fatale, genre hier soir au mariage, dans sa longue robe canon.

Elle occupe à elle toute seule la conversation en faisant un long résumé sur le mariage-baptême, sur son nouveau rôle de marraine et les invités. Je sais qu'elle est en train de tout faire pour que j'puisse pas en placer une et lui demander ce qu'il ne va pas. Parce que je sais qu'un truc cloche chez elle, faut pas me prendre pour un bleu non plus.

Une famille s'installe à la table à gauche de la nôtre. Des touristes anglais je crois. Un couple et deux enfants, dont un tout petit, tout mignon, enfoui dans une écharpe de portage, retenue par sa maman. Je sais pas pourquoi, un mauvais pressentiment m'habite d'un coup. Je le sens mal. Mais je peux me tromper.

---

Je ne me trompais absolument pas, j'avais vu très clair.

-          T'as plus faim ?

-          Non.

-          Pour quelqu'un qui crevait la dalle, t'as à peine touché à tes sataraš.

Ça nous a fait marrer sur la carte, cette spécialité de légumes d'été portant presque mon nom. Alors on s'est dit qu'on allait goûter. Je suis pas déçu, mais Justine y touche à peine. Mais je pense pas que ce soit la faute des épices ou du poivron qu'elle aime moyen dedans qui fait qu'elle rechigne à terminer son assiette. Finalement, y a pas que la coupe qui fait gamine.

-          C'est trop épicé, elle ronchonne en repoussant son assiette.

Je soupire, et suis la route qu'a pris son regard depuis avant. Inévitablement, Justine est complètement absorbée par la petite famille à côté, et plus précisément le petit bout toujours aussi emmitouflé dans les bras de sa mère. Elle ne le quitte pas des yeux, son visage s'étire en de drôles grimaces quand le bébé réagit au monde qui l'entoure en piaillant, gazouillant, criant ou pleurant.  Je prends la main de Justine dans la mienne en espérant que cela suffise à la détourner de ce qui doit être en train certainement de lui faire du mal.

-          Menteuse, je continue de faire genre. T'as gobé littéralement le couscous de Yemma la dernière fois chez Idriss.

Elle ne réagit pas et continue de regarder maintenant le petit en train de téter sa mère. Je fais quoi, je demande à changer de table ?

-          Demain, d'après le boss du restau, faudrait qu'on se fasse les Grottes Bleues en bateau.

Je suis pathétique à vouloir tenter de l'aider. A vouloir essayer de faire semblant que ce n'est qu'une histoire d'épice ou de légumes ou encore d'activités touristiques. Mais qui ne tente rien à rien, et je m'en voudrais trop de ne pas essayer un minimum.

-          Si tu veux, ça peut être sympa, elle marmonne sans me regarder.

Je perds mon calme, un morceau de poivron vole sur le rebord du muret :

-          Putain, Justine, tu veux bien arrêter de te faire du mal. Regarde-moi et dis-moi ce qui ne va pas. Je peux p'tet t'aider non ?

-          Non, tu peux pas, elle tranche sèchement.

-          Mais si tu me dis pas, je ne peux même pas essayer !

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