Ophélie, juillet
Elle était si belle quand elle était persuadée que personne ne la regardait.
Ève, juillet
Ève se réveilla en sursaut, comme la nuit précédente et celle d'avant. Les images tournaient encore dans sa tête, mais elles n'étaient rien face à la cacophonie sous son crâne - le crissement des pneus sur le macadam, encore et encore. Elle se redressa sans même essayer de se rendormir, saisit l'une des robes de son placard et se rendit dans la salle de bain. Quand elle retira sa chemise de nuit face au miroir, elle aperçut les cicatrices qui ravageaient son dos. La nausée ne tarda pas, et elle se précipita vers les toilettes, tremblante. La semaine qui venait de s'écouler avait été affreuse, marquée de douleur, de pensées sombres et d'isolement - elle ne voulait voir personne, et ça valait mieux comme ça. Elle ignorait si c'était à cause de la souffrance qu'elle n'était pas allée retrouver ses amis, ou si c'était l'inverse.
Dans tous les cas, elle avait besoin de voir la mer. Alors Ève enfila sa robe les yeux fermés, coiffa ses cheveux en une tresse désordonnée, glissa un carnet, un stylo et son téléphone dans un sac, et, pieds nus pour plus d'équilibre, ses chaussures à la main, elle quitta la petite maison pour se diriger vers la mer en contrebas. Elle marcha lentement, rassurée par la nuit - il ne devait pas être plus de quatre heures du matin, et le village dormait encore. Elle parcourut le chemin menant à la plage, et ce n'est que quand elle vit la mer, quand elle entendit les vagues, que son coeur s'apaisa enfin.
Elle laissa tomber son sac sur le sable et plongea les pieds dans l'eau fraîche. Au-dessus d'elle, la lune semblait la protéger, et en face, l'horizon s'étendait à perte de vue. Elle avait l'impression d'avoir toujours su qu'elle vivrait près de la mer, dans cet endroit qu'elle ne connaissait que depuis quelques années, et qu'elle chérissait tant - la falaise, les vagues et la solitude lui donnaient tout ce dont elle avait rêvé depuis la fin du lycée et au cours de ses études à l'université. Ici, elle était enfin libre. Rien ni personne ne lui interdisait de passer ses journées dehors, d'écrire toute la nuit, d'écouter la symphonie du vent et de ne prononcer aucun mot durant des journées entières. Rien ni personne ne lui interdisait de n'en faire qu'à sa tête. Rien, sauf son propre corps.
Ève finit par s'asseoir sur le sable, la douleur se faisant de plus en plus insistante. En écoutant le bruit du ressac, elle songea à la chorégraphie de Cara qu'elle avait visionné la veille, aux discours de Milo qu'elle avait écoutés en boucle, aux albums d'Ophélie qu'elle collectionnait dans son salon, à l'esquisse de Léandre affichée sur le mur de sa chambre. Depuis que Léandre et elle s'étaient rencontrés, à l'école primaire, ils avaient tous deux changé, avaient perdu la possibilité de réaliser leurs rêves. Ils ne seraient plus jamais les mêmes.
En dépit de la façade qu'elle affichait, celle d'une femme qui avait repris sa vie en main, Ève ne pouvait s'empêcher d'avoir des regrets. Si elle s'était affranchie plus tôt du regard des autres et du poids des conventions, peut-être n'aurait-ce pas été si dur de tout perdre - elle aurait au moins eu une part de ce dont elle avait rêvé. Ou alors, ç'aurait été pire, comme d'avoir un aperçu de ce qu'on ne pourra jamais toucher. Lors de nuits déchaînées comme celle-ci, où il lui semblait que la souffrance ne partirait jamais vraiment, le regret était tonitruant. Elle avait beau avoir des articles à relire et un recueil à écrire, il prenait toute la place.
Quelque part en France, ses amis regardaient probablement une autre mer. Elle aurait pu être avec eux, si elle l'avait voulu ; elle n'en avait pas eu la force. Un regret de plus ou de moins ne changeait plus grand-chose, si ?
Avec un soupir, Ève ralluma son téléphone et relut les messages qu'Ophélie lui avait envoyés, auxquels elle n'avait pas su quoi répondre.
OPHÉLIE - Tu n'es pas venue. Est-ce que tout va bien ?
OPHÉLIE - Ève, s'il te plaît.
OPHÉLIE - Je m'inquiète. Les autres aussi.
Elle se contenta de répondre qu'elle allait bien, qu'elle avait juste besoin de temps. Elle ne s'attendait pas à ce qu'Ophélie réponde en pleine nuit, mais son téléphone vibra entre ses mains.
OPHÉLIE - Tu penses venir plus tard ? Quand tu seras prête ?
VOUS - Je ne sais pas.
VOUS - Peut-être.
OPHÉLIE - Ce n'est pas pareil sans toi. Et ça te ferait peut-être du bien.
Ophélie avait probablement raison. Mais la vérité, c'était qu'Ève était terrifiée.
VOUS - Désolée.
OPHÉLIE - Ne t'excuse pas. Tu as le droit de prendre le temps dont tu as besoin pour guérir.
J'ignore si on guérit de ça un jour, Ophélie.
OPHÉLIE - Si ça signifie que tu ne viendras pas, on comprendra.
Et elle-même, comprendrait-elle ? Serait-elle capable de se le pardonner ? Au fond, elle savait déjà ce qu'elle avait à faire, mais la peur prenait le dessus. Comme l'avait deviné Ophélie, elle avait besoin de temps.
Quand elle décida de rentrer, vers sept heures du matin, elle n'avait pas écrit un seul mot dans son carnet, mais il lui semblait que la douleur s'était un peu apaisée, à force d'entendre la mer et de percevoir le goût de ses embruns. Ève s'appuya sur sa canne et se dirigea vers chez elle, empruntant la route du village pour se dégourdir les jambes. Lorsqu'elle croisa la boulangère qui relevait le rideau, elle ne put échapper aux pâtisseries que celle-ci tenait à lui offrir dans un petit paquet en papier, et elle s'en alla avec des remerciements et un sourire sincère. Elle appréciait les gens d'ici, qui ne regardaient pas sa canne avec un air étrange et respectaient ses choix - de vivre sur une falaise, de marcher pieds nus, de sortir en pleine nuit. Ici, elle se sentait libre.
Aussitôt rentrée chez elle, Ève prépara du café et s'assit à son bureau. Tout en croquant dans un pain au chocolat, elle saisit un stylo et posa quelques mots sur le papier. Et, quand l'inspiration se fut tarie, pour ne pas pouvoir faire marche arrière, elle s'empara de son téléphone et envoya un message à Ophélie.
VOUS - Je viendrai. Il me faut juste un peu de temps, mais je viendrai, c'est promis.

VOUS LISEZ
C'est avec Ève que tout a commencé
General FictionIls se sont connus au théâtre, alors qu'ils avaient quinze ans et les yeux emplis d'étoiles. A l'époque, ils donnaient vie à des histoires tumultueuses, splendides et dévastatrices, du genre de celles qui vous prennent aux tripes et ne vous laissent...