29 | une brise d'été

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Léandre, août

Ils avaient dix-neuf ans. C'était un jour comme un autre, comme tous les autres, dans ce quotidien qu'ils aimaient tant. Elle riait aux éclats, et c'était si simple, cette façon que Cara avait de danser, la douceur de ses gestes qui invitaient Léandre à la suivre, la sueur sur sa peau, la musique qui semblait imprégner tous les pores de sa peau, les baisers qu'elle déposait sur sa joue, sa main, son cou, la sensualité, et toute cette liberté, dans ses gestes, dans son corps, dans ses pensées qui ne l'entravaient pas, pas encore peut-être - alors Léandre prit sa main et la suivit, parce que c'était naturel et que ç'avait toujours été comme ça, parce que le soir venu, ils s'embrasseraient et un peu plus peut-être, sous les draps, après la représentation.

Ce jour-là, ils avaient dix-neuf ans, c'était leur deuxième spectacle depuis qu'ils avaient intégré l'école de danse de leurs rêves, et la dernière répétition était un vaste chaos où ils s'embrassaient à chaque occasion, pour jouer, parce que ça les faisait rire de répondre non quand on leur demandait s'ils étaient en couple.

Et puis, elle était magnifique ce soir-là dans son costume de scène, et il savait quel honneur il avait de l'accompagner, d'être le seul avec qui elle voulait bien danser. Elle, la meilleure danseuse de leur promotion, celle qui pouvait tout négocier avec l'administration. Et lui, son partenaire, talentueux, qui jetait dans chacun de ses gestes une émotion qui vous prenait aux tripes et ne vous laissait jamais repartir. Sur la scène, ils formaient le plus beau couple de la troupe.

Ce soir-là, il déferait son chignon, elle l'aiderait à ôter son costume, et sans masques, ils seraient libres. Tout serait à sa place. Enfin.

Ève, août

C'était un joyeux bazar, et c'était tout ce dont elle avait toujours rêvé. Ses amis, chacun plus libre que la minute d'avant, en harmonie - ça n'était pas arrivé souvent depuis le lycée, et chaque moment de ce type était à chérir. Un joyeux bazar, oui, où Cara préparait sa valise en dansant, ses écouteurs dans les oreilles, où Ophélie se brossait les dents tout en esquissant une mélodie d'une main au piano, où Léandre s'efforçait de trouver le beurre pour préparer les sandwichs en marmonnant en espagnol, où Milo peinait à décider quels livres il emporterait, et récitait la moitié des tirades sur lesquelles il tombait en les feuilletant. Au beau milieu de tout ça, assise à la table du salon face à Nicolas, Ève se sentait bien. Comme si tout était enfin à sa place. Comme si tout prenait sens, ne serait-ce que pour un moment.

"Vous auriez la garantie d'avoir des représentations dans toutes les grandes villes du pays, disait-il, et toute la promotion serait gérée par mon équipe. 

- Mais nous aurions totale liberté quant à l'écriture et le contenu du spectacle, lança Ève.

- Je chapeauterai la mise en scène, mais vous auriez carte blanche sur l'écriture, oui. Vos amis ont déjà tous signé. Il ne manque que vous pour que la troupe soit complète."

Ève relit le contrat une énième fois, s'arrêtant sur les clauses les plus complexes, que Milo leur avait expliquées la veille, lors de la réunion du dîner. 

"On part aujourd'hui. On ne se mettrait au travail qu'en rentrant. C'est un problème ? jeta-t-elle.

- Pas du tout."

Elle regarda ses amis, hésitante. Ils s'étaient toujours promis que, quoi qu'il advienne, ils auraient toujours l'art en commun, mais les secrets qui se révélaient un à un, la dispute encore récente, son propre coeur qui hurlait dans sa poitrine, tout l'incitait à prendre le temps d'y réfléchir. Elle voulait le faire, essayer, les retrouver. Consacrer sa vie à l'écriture et au théâtre, en compagnie de ceux qu'elle aimait le plus, c'était ce dont elle avait toujours rêvé. Mais pas de cette façon-là, alors qu'ils savaient à peine se parler. C'est ce qu'elle expliqua à Nicolas, en disant je signerai probablement, j'ai juste besoin d'un peu plus de temps. Il acquiesça une fois, puis une deuxième lorsqu'elle lui demanda de n'en rien dire à ses amis. Un secret de plus ou de moins ne nous fera pas davantage de mal, si ?

C'est avec Ève que tout a commencéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant