15 | un ouvrage abîmé par le temps

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Cara, juillet

Je n'ai pas compris quand Ophélie a raccroché le téléphone et s'est élancée hors de la maison sans un mot. Je n'ai pas compris pourquoi elle ne nous disait rien, à part "tout va bien" - ce qu'il pouvait y avoir de si important pour que la nuit ne lui fasse pas peur. Mais quand elle est revenue, elle n'était pas seule, et j'ai su que rien n'importait plus que ça - le groupe enfin réuni.

Ève était là, avec ses cheveux bruns, sa petite valise, les cicatrices sous sa jupe, et sa canne aux motifs fleuris. Elle arborait son éternel sourire gêné, celui qui ne sait pas trop où se mettre ni si c'était une bonne idée de venir. Milo l'a enlacée le premier, puis Léandre lui a fait signe de loin. Et moi, parce que tout le reste semblait déplacé, j'ai lancé Ève, tu nous as manqué.

Ophélie avait raison. Tout allait bien.

Ève, juillet

Ève était assise au beau milieu de l'aéroport, sa valise à côté d'elle, le regard dans le vide. Elle réfléchissait, un stylo à la main, un carnet sur les genoux, comme s'il suffisait d'écrire pour aller mieux - longtemps, cela avait suffi. Mais il était temps de faire face.

Il lui suffisait de monter dans un bus pour rentrer chez elle. Il lui suffisait de prendre un avion pour retrouver ses amis.

Trois semaines plus tôt, elle s'était défilée au dernier moment. Elle avait écouté la douleur dans son corps, le poids sur son coeur et les larmes dans ses yeux, les photos sur le mur du salon qui lui répétaient qu'elle n'y arriverait pas. Tu t'es reconstruite durant des années, Ève. Ce n'est pas le moment de tout laisser tomber. De te laisser tomber. Mais rester à distance, c'était laisser tomber ceux qu'elle aimait, et elle s'était promis que ça n'arriverait plus jamais.

Ophélie lui avait tout raconté - le festival, la relation entre Cara et Léandre, mais aussi celle qu'elle débutait avec Amélia, le regard d'un dénommé Andreas posé sur Milo, les silences de Cara, les mots de Léandre, et les larmes de Milo, qu'elle avait surprises un matin, près du buffet. Peu à peu, ses amis tentaient de se retrouver, brisaient les silences, se préparaient à abattre les non-dits. Et, parmi ces secrets, il y avait tous ceux qu'elle connaissait. Ève savait. Il fallait qu'elle soit là.

Elle referma doucement son carnet et le glissa dans son sac, inspirant profondément. Après avoir jeté un regard au panneau des départs, elle saisit sa canne, prit sa valise, et s'avança vers le tarmac. Elle quittait sa falaise pour quelques temps, mais elle la retrouverait avec joie, elle en était certaine - que ce soit en raison d'une violente implosion ou de retrouvailles salvatrices. Alors elle monta dans l'avion et regarda la terre s'éloigner, devenir minuscule depuis le hublot. Elle douta des dizaines de fois. Pourtant, elle ne se retourna pas.

Il était vingt heures quand elle franchit les portes de la gare où l'avait déposée le train dans lequel elle était montée à l'aéroport. Pour s'éclaircir les idées, respirer, retarder le moment des retrouvailles, elle prit la direction de la plage. Elle s'inquiétait, craignait la réaction des autres, les reproches, la surprise, le manque de joie peut-être. Peut-être étaient-ils mieux sans elle, après tout. Personne, mis à part Ophélie, ne lui avait demandé de venir.

Ophélie lui avait confié qu'ils avaient craint de la brusquer. Qu'ils s'étaient dits qu'elle ne voulait plus les voir. Qu'ils avaient cru comprendre. Mais Ophélie, comme les autres, ignorait ce qu'elle ressentait, et il n'y avait que la mer pour apaiser ses doutes. Alors Ève déposa sa valise sur le sable, plongea les pieds dans l'eau et leva la tête vers le ciel bleu, sa jupe voltigeant autour d'elle.

Elle se demanda à quoi elle ressemblait de loin. À un fantôme, probablement, une image sortie d'une vieille histoire poussiéreuse - une jeune femme, seule face à la mer, malmenée par le vent, s'appuyant résolument sur sa canne. Mystérieuse. Intrigante. Belle, peut-être.

C'est avec Ève que tout a commencéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant