31 | nous vivrons

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Ève, août

je me sens un peu comme si

malgré la nuit

malgré la vie

quelque chose nous menaçait en permanence

comme le tonnerre qui gronde ou

l'épée qui s'abat sans prévenir

on la voit, on la connaît mais

on ne s'attend jamais vraiment à ce qu'elle chute

et pourtant nous chutons sans fond, sans cesse, sans fin, sans air

tous les secrets qu'on formule

en les lançant dans le vent, sans prendre le temps d'en parler

tous les sourires sincères et les larmes qu'on ose à peine cacher

tout ça menace d'exploser

et j'ignore si, comme l'été, l'orage sera libérateur

ou s'il nous emportera tous.

Ophélie, août

Les montagnes étaient magnifiques. Après une demi-journée de route, lorsque Milo avait garé la voiture devant une nouvelle auberge, Léandre s'était empressé de proposer une excursion en montagne, et le regard d'Ève avait tout dit pour elle. Alors ils avaient déposé leurs affaires dans leurs chambres, Ève avait pris sa canne, des médicaments et de quoi soigner blessures et foulures, et comme ça, joyeuse troupe de coeurs brisés, ils étaient partis vers les sentiers les plus adaptés. Ils avaient ensuite pris un téléphérique, protégé Ève des regards insistants des rares touristes, et ils étaient arrivés en haut des montagnes, là où l'altitude leur faisait bourdonner les oreilles, et où le vent jouait une berceuse rien que pour eux. 

Ils mangèrent des sandwichs assis dans l'herbe, et tandis que Cara et Ève s'engageaient dans un débat à propos de la coupe de cheveux ca-ta-stro-phique de Léandre, Ophélie alla se poster tout au bord, là où l'immense abîme s'offrait à elle, sa tresse rousse voltigeant dans le vent. Milo la rejoignit et lui tendit une thermos ornée de papillons, ce qui la fit sourire. Au goût, Ophélie reconnut du café. Avec un peu de sucre et beaucoup de lait, comme ils l'aimaient tous les deux. 

"Il y aurait tant de musiques à composer à partir de la simple vue depuis une montagne, souffla-t-elle. C'est magnifique."

Les mots, tout comme les notes de musique, étaient insuffisants pour exprimer ça. C'est pour ça qu'elle n'avait jamais osé composer à partir du vent, des sommets, de la neige et de l'écume. 

"À propos de nous, aussi, ajouta Milo. Il y aurait des romans à écrire, à propos de cette troupe de bras cassés qui essaient de vivre dans un monde à moitié adapté."

Elle acquiesça, tout en savant pertinemment que personne n'écrirait jamais à propos d'eux, même Ève - parce que les romans sont censés être beaux, poétiques, emplis de morale, et que ça, ce qu'ils vivaient, ce qu'ils ressentaient, ce n'était pas beau. C'était violent, moche, cruel et empli de contradictions. Personne ne voudrait lire ça. 

Mais c'est beau, Ophélie. C'est beau parce que c'est vrai. 

Et toujours la voix de Florence qui tentait de lui garder la tête hors de l'eau, avec des phrases tirées de leurs souvenirs, de ceux qui seraient toujours seuls, éternellement incomplets.

Il est peut-être temps de leur dire la vérité. 

Là, sur une montagne, il était peut-être temps de ne plus porter ça seule. Une goutte de pluie tomba sur sa paume ouverte.

"Milo ?"

Il se tourna vers elle, et elle expira enfin.

"Florence est morte, tu sais."

Derrière eux, le silence se fit. Plus de gourdes qui s'entrechoquent, de papiers d'aluminium qu'on froisse, de blagues qu'on lance sans y penser. Si elle se retournait, elle verrait comme tous les yeux la fixaient, elle en était certaine, alors elle ne se retourna pas. Doucement, Milo chercha sa main.

"Ça fait un peu plus d'un an maintenant. Je ne voulais pas vous le dire parce que... parce que je ne voulais pas de votre pitié. Tout le monde me regardait avec ce sourire gêné, sans trop oser me poser des questions, et c'était si dur de ré-apprendre à vivre sans elle que... je ne voulais pas que vous aussi, vous me regardiez comme ça."

Elle se retourna doucement. Léandre et Cara étaient interdits, mais Ève la regardait avec fierté. Elle savait à quel point Ophélie avait souffert, à quel point prononcer ces mots avait été inimaginable durant des mois. Elle avait été là. Ophélie lui en serait toujours reconnaissante. 

"C'était un cancer. Elle est partie vite, trop vite pour que je puisse me faire à l'idée que j'avais besoin d'un peu d'aide."

Mais Florence avait appelé Ève à son insu, et lorsqu'on l'avait enterrée, toute seule dans sa robe noire, c'était Ève qui avait tenu la main d'Ophélie et essuyé ses larmes. C'était Ève qui avait murmuré tout ira bien, ce sera atroce mais tu ne seras pas seule, et à la fin tout ira bien, Ophélie, tu ne seras pas seule.

"Voilà. C'est parce que vous comptiez beaucoup pour moi que je ne vous l'ai pas dit. Parce que je ne voulais pas que notre relation change. Maintenant, j'ai compris qu'on a survécu à tellement de choses que ça n'aurait probablement rien changé entre nous. Mais voilà."

La vérité n'était pas jolie. Mais au moins, elle était dite. 

Elle ne s'effondra pas. Elle laissa Milo l'enlacer, et puis, comme le silence se faisait pesant, elle rit faussement à travers ses larmes et se força à lancer :

"Et si on parlait d'autre chose ? Ça devient gênant."

Alors ils firent tous de leur mieux, et Ophélie s'assit près d'Ève, qui lui sourit. 

"Tu as bien fait, murmura-t-elle."

Alors que les gouttes étaient jusque-là éparses et délicates, la pluie se mit à tomber comme un déluge, et ils se dirigèrent vers l'auberge. Le cœur avait été déchiré en deux, mais la cicatrice commençait à se former. Les plaies ne saignaient plus. 

Au beau milieu de la salle de réception de l'auberge trônait un piano, et Ophélie n'hésita pas longtemps avant de demander l'autorisation d'y jouer. Elle commença par les mélodies qui l'apaisaient toujours, puis joua celles qui lui permettaient, sans un mot, de hurler la colère, la tristesse et l'inquiétude, et au bout d'un moment, ce furent ses propres airs, composés, improvisés, de nouveaux morceaux qu'elle inscrivait sur une feuille blanche entre deux notes, parce qu'elle n'avait pas composé depuis des mois et que, pourtant, c'était toujours là qu'elle se sentait vivante. Avec ses amis, qui étaient devenus une famille. Avec la musique, qui l'accompagnait toujours. Et avec cette certitude qu'à la fin, tout irait bien. 

Au repas, ce soir-là, Milo parcourut les archives de son téléphone et leur proposa de visionner les vidéos de leurs vieux spectacles. Ils regardèrent Léandre et Cara qui semblaient trouver la paix sur scène, dans les bras l'un de l'autre, Milo, qui trouvait sur les planches le fondement de ses discours, Ophélie, qui fermait les yeux quand elle jouait au piano, et Ève, qui déclamait assise au bord de la scène, qui faisait des rideaux ses paravents et des chaises ses promontoires, qui était si libre, à l'époque, si libre, si libre. 

Ophélie ne put s'empêcher de relever la tête pour l'observer. Elle croisa son regard empli de larmes et de rêves, les regrets cédant peu à peu la place à l'espoir. Et elle se promit que s'il fallait se battre pour une raison, ce serait pour ça - pour l'espoir. 

Sur le téléphone de Milo, la vidéo continuait à défiler. Comme si elle avait toujours su qu'ils en viendraient là, Ève déclamait nous avons seize ans, et nous ne serons plus jamais aussi jeunes qu'aujourd'hui, nous voulons vivre, nous voulons vivre si fort, et nous vivrons, quoi qu'il arrive, parce que c'est ce que nous faisons, et qu'une vie sans cette liberté, sans ça, une vie sans ça, oui, ce n'est qu'une mort prématurée, alors nous vivrons, à seize ans comme à quarante, nous vivrons pour l'art et pour toutes ces émotions qu'il faut dire, dire et dire encore, pour ne pas perdre la tête, pour retrouver tout ce qui s'est perdu, nous vivrons, nous vivrons, nous vivrons. 

C'est avec Ève que tout a commencéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant