Milo, décembre
La pièce s'était déroulée à merveille, et il ne restait que le final, celui où Cara et Ophélie pouvaient briller, en parfaite harmonie l'une avec l'autre. La toile derrière laquelle Cara avait dansé tout au long de la pièce, dessinant sa silhouette en ombre chinoise, avait été retirée, et tous pouvaient désormais admirer sa robe blanche, la couleur de ses chaussons de danse et le bleu de ses yeux. Son sourire était splendide quand elle dansait. Elle était belle quand elle était heureuse.
La gorge sèche, Milo se retourna pour prendre une bouteille d'eau, et se figea en voyant Léandre lacer ses chaussons de danse. Il croisa le regard d'Ève, qui semblait tout aussi surprise que lui.
"Ce ne sera pas long, se justifia Léandre. Juste pour dire de danser un peu. Ça n'aura pas le temps de me faire vraiment mal.
- Tu es sûr ? lança Ève.
- À cent pour cent. On en a parlé avec Cara, et elle est d'accord. J'en ai besoin, de toute façon. Ça m'a beaucoup trop manqué."
Et, sur ces mots, il s'élança sur scène, les mouvements enrayés par sa jambe abîmée, mais si vivant qu'on s'en rendait à peine compte. Milo crut qu'Ève allait se mettre à pleurer d'émotion, et il était bien forcé d'admettre qu'en voyant Cara et Léandre danser ensemble comme autrefois, lui aussi sentait son coeur se serrer de joie. Ce fut bref, et les deux danseurs quittèrent la scène pour laisser Ophélie jouer le dernier morceau. Léandre s'assit sur une chaise et défit ses chaussons de danse, une grimace sur le visage, mais il semblait avoir fait la part du bonheur et de la douleur, et le bonheur était trop grand pour laisser la douleur tout gâcher. Alors Milo se détourna, but un peu d'eau, et aida Ève à défaire sa coiffure.
Il tressaillit en entendant un violoncelliste se mettre à jouer. Ils n'avaient pas prévu de convier des personnes extérieures à la troupe, mais apparemment, il avait raté quelques épisodes. Curieux, il s'éloigna d'Ève et tira le rideau des coulisses pour jeter un oeil au nouvel arrivant.
Son coeur s'arrêta dans sa poitrine, avant de se remettre à battre mille fois plus vite. Il eut toutes les difficultés du monde à attendre patiemment la fin du morceau pour se précipiter sur scène et embrasser Andreas, qu'il n'avait pas vu depuis des mois. Il glissa ses doigts dans ses cheveux et le regarda droit dans les yeux, oubliant tout jusqu'à ce qu'Andreas murmure contre ses lèvres :
"Nous ne sommes pas seuls, chéri."
Milo se figea. En effet, ils n'étaient pas seuls, loin de là. Ils étaient sur scène, face à tout un public, pour leur première représentation. Heureusement, le régisseur les avait plongés dans l'ombre, leur accordant des retrouvailles loin des regards. Il devrait penser à le remercier avant de partir.
"Je suis tellement heureux de te voir, souffla Milo. Tu restes jusqu'à quand ?"
Andreas sourit doucement.
"J'ai encore besoin de ton accord, mais... Si tu veux, je reste pour toute la vie."
Et il fallait saluer, sourire et répondre à quelques questions avant de pouvoir l'embrasser à nouveau. Soudain, Milo regrettait d'avoir un tel public, lui qui avait tellement souhaité le succès de cette représentation.
Ils s'éloignèrent l'un de l'autre et rejoignirent Ève, Léandre, Ophélie et Cara, qui les attendaient pour saluer. Les cheveux détachés, pieds nus sur la scène pour plus de facilité, Ève semblait si libre que, même si Milo pouvait difficilement être plus heureux, il le fut, pour elle. Cara et Léandre se tenaient la main, et Ophélie semblait ravie du tour qu'elle lui avait joué. Il devrait penser à la remercier, elle aussi.
Les questions furent nombreuses, et le régisseur finit par apporter des chaises, notamment pour Ève qui commençait à pâlir. Le succès était plus grand qu'attendu. Et, cette nuit-là, les baisers s'échangèrent par milliers. L'amour, l'art, la liberté, retentirent par tous les pores de Paris.
***
Ce fut un matin agréable, où l'on sait quand on ouvre les yeux que tout rentre enfin dans l'ordre. Il sentait l'odeur du café que préparait Cara, les fleurs qu'Ève avait disposées dans un vase la veille, entendait le frottement du crayon de bois de Léandre sur le papier. Quand il ouvrirait les yeux, il le savait, il verrait Andreas, qui avait dormi à ses côtés dans le lit de la chambre d'amis - tandis que les autres se regroupaient dans la pièce principale sur des matelas de fortune, on leur avait accordé une pièce à eux, et Milo en avait été reconnaissant. En ouvrant les yeux, il verrait des yeux bruns, des cheveux roux, quelques tâches de rousseur et un sourire doux. Il avait hâte. Hâte de vivre ça tous les matins.
Pourtant, mu par une intuition, il n'attendit pas qu'Andreas se réveille et se leva discrètement. Assise à la table de la salle à manger, Ève lui indiqua qu'Ophélie était sur les toits, qu'elle avait eu envie d'être seule. Alors Milo saisit quelques couvertures, grimpa les escaliers de l'immeuble jusqu'au toit plat, et rejoignit Ophélie. Le regard rivé sur Paris depuis son perchoir, elle était enveloppée dans un pull trop grand pour elle, qu'il savait appartenir à Florence. Elle semblait pensive, et il remarqua que le sourire qu'elle lui adressa en guise de salut était feint. Il ne dit rien, se contentant de s'asseoir près d'elle et d'allumer une cigarette, qu'elle lui vola rapidement. Elle manqua s'étrangler avec la fumée et la lui rendit tout aussi vite. Lui n'avait pas oublié qu'elle ne savait pas fumer.
"Merci pour la surprise, lança-t-il."
Et il savait à quel point ça devait être dur pour elle de voir les baisers qu'il échangeait avec Andreas et d'entendre les taquineries amoureuses de Léandre et Cara, lorsqu'elle n'avait plus son épouse à enlacer quand il faisait froid la nuit. Dur, atroce même, mais elle le faisait quand même, parce qu'elle les aimait et qu'elle voulait qu'ils soient heureux.
"Je suis contente pour toi, souffla-t-elle. Que tu aies trouvé quelqu'un pour me remplacer."
Milo tiqua.
"Andreas ne te remplace pas, Ophélie. C'est différent."
Elle lui jeta un regard interrogateur.
"Tu étais amoureux de moi, Milo. Tu me l'as annoncé quelques semaines avant mon mariage. Ce que je veux dire, c'est que tu as enfin quelqu'un pour recevoir ton amour, et pour y répondre."
Il rougit en repensant à son embarras le jour où il lui avait annoncé ses sentiments. Il savait pertinemment qu'Ophélie ne les partagerait pas, mais il voulait le lui dire, parce qu'il avait porté ça trop longtemps - depuis qu'ils s'étaient rencontrés, au lycée, l'amour s'était développé, et il n'avait pas su l'arrêter. Il avait espéré qu'en le lui avouant, ses sentiments feraient marche arrière. Ça avait fonctionné, en quelques sortes. Et Ophélie avait eu assez bon coeur pour s'efforcer de ne pas rendre les choses gênantes entre eux. Pour ça, il lui serait toujours reconnaissant.
"C'est vrai. Mais tu resteras toujours ma meilleure amie, Ophélie. Et quand tu as besoin de pleurer, tu n'es pas forcée de le faire seule."
Elle acquiesça doucement et appuya sa tête contre l'épaule de Milo.
"Comment se passent tes projets associatifs ?"
Et, parce qu'il comprenait qu'elle voulait parler d'autre chose, il parla des manifestations à venir, des discours à faire, des ramassages de déchets à mener, et de la direction de l'association qu'il avait cédée à sa collègue la plus compétente, parce qu'il voulait être libre, un peu, aussi. Se battre, lutter, c'était important pour lui, ça l'avait toujours été ; mais désormais, il voulait aussi vivre un peu pour lui-même, agir tout en laissant les autres prendre leurs responsabilités. Il voulait déclamer sur les scènes de théâtre plus que sur les boîtes en carton des manifestations. Il ferait les deux, bien sûr, parce qu'il ne se voyait pas ignorer les causes qui méritaient d'être défendues. Mais il vivrait un peu pour lui. Pour elle, aussi. Et pour Ève, parce qu'elle lui avait appris, dix années durant, qu'on n'en fait jamais trop pour vivre, jamais trop pour être libre.
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C'est avec Ève que tout a commencé
General FictionIls se sont connus au théâtre, alors qu'ils avaient quinze ans et les yeux emplis d'étoiles. A l'époque, ils donnaient vie à des histoires tumultueuses, splendides et dévastatrices, du genre de celles qui vous prennent aux tripes et ne vous laissent...