Épilogue | le carnet bleu

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Un carnet bleu est posé sur le rebord du bureau, dans la chambre d'Ève. Au sein de la grande maison perdue en pleine montagne, il surplombe la pile de tous ses cahiers, portant encore sur la page de garde les mots tracés au crayon gris par ses amis, qui le lui ont offert il y a quelques temps. Le silence est pesant, les vêtements sont dans des sacs qui rappellent qu'ils ne seront plus jamais portés, les livres sont déjà emballés dans des cartons, mais il reste sur le rebord du bureau ce carnet, et à l'intérieur, un poème. Bien sûr, c'est Ève qui l'a écrit.

ce n'était pas comme ça que c'était censé être

pourtant c'est comme ça que ça sera

on ne décide pas de tout voyez-vous

parfois le temps gagne

parfois il perd

aujourd'hui c'est moi qui perds.

j'ai vécu suffisamment longtemps

pour savoir à quoi ressemble la tristesse et l'orage

pour connaître, aussi, l'amour et la tendresse

pour voir des gens s'aimer

puis se haïr

et s'aimer à nouveau

j'ai gardé des secrets

et j'en ai révélé

j'ai été brisée

et réparée par les mêmes personnes

j'ai pleuré mais si c'était à refaire

si l'on m'offrait quelques instants de plus en leur compagnie

je dirais oui, et tout de suite.

ces derniers mots, ils sont pour vous

ils ne sont pas très beaux, pas très bien tracés

ils ne riment pas et le stylo bave sur la feuille

mais ils auront le mérite d'exister quand je ne pourrai plus en dire autant.

ces derniers mots, mes amis, sont pour vous

ils sont pour tous ceux qui m'ont aidée à vivre

malgré tout

à vivre

avec tout

(à être 

libre)

- ceux qui m'ont emmenée voir la mer alors que je tenais à peine debout

et qui m'ont maintenu la tête hors de l'eau

ceux qui m'ont brossé les cheveux quand c'était trop dur

et ont pris le temps de me mettre du rouge à lèvres

ceux qui sont venus me murmurer des poèmes à l'oreille

et me ramener une plante en pot, pour me convaincre que je n'étais pas seule

que tout allait bien

ceux qui n'ont rien dit

mais dont le sourire valait des milliers de paroles

ceux qui ont murmuré je t'aime

et qui n'ont pas su le crier

ceux qui m'ont emmenée voyager

alors que je pensais ne plus en être capable

et qui m'ont offert un dernier carnet

en me promettant que celui-là aussi, je le noircirais jusqu'au bout.

vous n'avez pas tenu cette promesse

mais vous avez honoré toutes les autres.

alors si c'était à refaire

si c'était à refaire, sans hésiter, j'accepterais d'à nouveau 

être libre avec vous.

je suis fatiguée désormais. 

mais, pour ces quelques années de bonheur

et toutes celles où l'on s'est efforcés de s'aimer

pour vos sourires et le répit que vous m'avez offert

je vous serai éternellement reconnaissante. 

je suis fatiguée de me battre. 

mais si c'était à refaire

je ne changerais rien

et ce soir-là, lors de l'accident où Léandre

a sauvé Cara

si je n'ai pas sauté

alors que je me tenais tout au bord

c'était parce que je savais qu'après tout il y aurait toujours pour moi

quelques amis et un poème.

Ce carnet bleu, c'est le seul qu'Ève n'ait pas terminé. 

C'est avec Ève que tout a commencéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant