44 | respirer

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Léandre, avril

Avertissement : mention de dépression et d'idées suicidaires.


Certains soirs, lorsque la journée avait été trop difficile, trop douloureuse, trop violente, il lui prenait l'envie de hurler. Plus qu'une envie, en réalité, c'était un besoin, quelque chose de viscéral qui lui transperçait la cage thoracique et qui massacrait ses cordes vocales. Mais comme ce n'était pas quelque chose qui se faisait, comme on ne pouvait pas hurler sans raison, comme ça, dans la rue, dans le métro, au bord de la Seine, il se taisait et dessinait, si fort qu'il en brisait la mine de son crayon de bois, qu'il transperçait le papier et mettait quelques larmes sur le tout, comme une mauvaise recette de cuisine. 

Et ça le tuait d'avoir tant envie de hurler, parce qu'il ne regrettait rien. Cara dansait. Milo déclamait. Ophélie les accompagnait au piano, avec Andreas au violoncelle. Il les photographiait, les dessinait, organisait une tournée dont il ignorait encore les dates, dépendantes de l'état d'Ève. Mais il ne dansait pas. Il ne danserait plus jamais. Il lui semblait revivre l'accident d'il y a cinq ans, le coeur brisé, la nausée dans la gorge, parce qu'il avait pu danser malgré la douleur et les tâtonnements ces dernières années, mais que désormais c'était terminé, fini, basta, et voilà, c'était probablement pour ça qu'il voulait hurler. 

Sa rééducation se passait bien. Il allait mieux. Mais dans l'âme, dans le cœur, c'était un désastre.

Il ne regrettait rien. 

Il frappa doucement à la porte de la salle de bain, et la voix de Cara lui intima d'entrer. Il s'assit sur le rebord de la baignoire tandis qu'elle ôtait son maquillage, défaisait son chignon, se brossait les cheveux. Dans le miroir, elle lui jeta un regard interrogateur, mais ne dit rien. S'il voulait lui dire quelque chose, elle attendrait qu'il fasse le premier pas. Ils en avaient déjà parlé. Il lui en était reconnaissant. 

"Je suis désolé."

Elle reposa doucement la brosse à cheveux sur le rebord de l'évier.

"Pour quoi ?"

Il haussa les épaules alors qu'elle se retournait pour le regarder.

"Pour tout. Parce que j'allais mal, et que je vais mal à nouveau. Parce que je ne peux pas danser. Qu'on s'était promis de faire cette carrière ensemble, et que j'ai tout cassé. Parce que tu te retrouves dans une relation avec quelqu'un comme moi, alors que tu mérites tellement mieux.

- Tu sais, j'ai choisi d'être dans cette relation, souffla Cara. Si je n'avais pas été amoureuse de toi, je ne l'aurais pas fait. 

- Peut-être que ç'aurait été mieux pour toi. Je ne veux pas te briser. 

- Crois-moi, c'est tout le contraire que tu fais."

Elle s'assit en face de lui, sur la cuvette des toilettes, et déclara doucement : 

"J'admire ton courage et ta ténacité. Tu t'es fait du mal, mais tu t'en es sorti, Léandre. Avec un peu d'aide et beaucoup de temps, mais tu l'as fait. Je t'admire pour ça. Tu pourras le refaire à nouveau.

- Et si ce n'était l'affaire que d'une fois ? Si deux, c'était trop ?

- Ce n'est pas pareil. Je suis là. Dis-moi ce dont tu as besoin, et je t'aiderai."

Il sourit tristement.

"Je veux hurler, et être certain que je ne te briserai pas, toi aussi."

Elle ferma les yeux, et Léandre pâlit. C'était ce geste qu'elle faisait quand elle s'efforçait de retenir ses larmes, et ce n'était pas ce qu'il voulait. Qu'est-ce que tu veux, Léandre, est-ce que tu le sais au moins ?

"Tu m'as sauvé la vie, Léandre. Je ne t'en serai jamais assez reconnaissante. Mais, crois-moi, ce n'est pas pour ça que je reste avec toi. C'est parce que je t'aime. Et si je ressentais le besoin de partir, je le ferais. Même si tu allais mal. Même si j'avais peur de t'enfoncer. Je partirais, parce que c'est comme ça que je fonctionne, et tu le sais."

Elle le regarda droit dans les yeux.

"Alors, puisque je reste, crois-moi, Léandre, tu ne me briseras pas de si tôt."

Et si elle savait, Léandre ? Si elle savait que la nuit, quand tu ne peux pas dormir, tu revois l'évier plein de sang, et que tu ne sais pas quoi en penser ? Si elle savait que tu as intensifié les séances chez ton psychologue, que tu fais de ton mieux, mais que c'est dur parfois, la nuit, quand tu ne peux pas dormir ? 

Dans son regard, pourtant, il lisait qu'elle savait déjà. C'était elle qui l'enlaçait quand il faisait des cauchemars. Elle qui essuyait ses larmes, l'accompagnait à ses rendez-vous, l'aidait à préparer la tournée. Et ce fut elle qui l'emmena au théâtre désert à cette heure de la nuit, avec les clés que le directeur leur avait données, qui lui montra la scène et lui dit ici, tu peux hurler. Elle s'assit sur l'un des sièges en velours, lança de la musique sur son téléphone, et attendit.

Lorsqu'il hurla, elle fut là.

Lorsqu'il pleura, elle fut là.

Et lorsqu'elle demanda s'il regrettait de ne plus pouvoir danser, il répondit non, jamais, parce qu'il l'avait fait pour elle, parce que, même si ça faisait mal, c'était vrai. 

Au matin, ils se trouvèrent tous les deux avec Ève dans le salon tandis que les autres dormaient encore, et lorsque Cara alla chercher du café, que Léandre se retrouva face à Ève sans personne pour les entendre, il ne sut pas quoi dire. Elle était frêle et tremblante, mais elle était belle, parce qu'elle se battait. 

"J'ai préparé la tournée. Il ne nous manque que les dates. 

- Faites-la sans moi.

- Pour la énième fois : non."

Elle leva les yeux au ciel et lui jeta un coussin. Léandre le rattrapa et jeta un regard aux carnets d'écriture d'Ève, étalés sur les couvertures. Elle avait dû passer la nuit là, à s'efforcer d'écrire. 

"Tu écris une nouvelle pièce ? 

- Non. Un recueil. De la poésie."

Elle haussa les épaules.

"Ça parle de nous. De la vie. De la résilience. De la liberté. De tout ce que vos yeux disent, et de tout ce que vos mots taisent. De tout ce que j'aurais dû vous dire plus tôt. J'ai déjà un contrat d'édition, mais j'ai l'impression que quelque chose cloche, qu'il manque l'essentiel."

Il hocha la tête et fourragea dans sa poche, pour en sortir une petite madeleine qu'il lui tendit. Ève lut la marque inscrite sur le plastique, et sourit doucement - c'était la même que quand ils étaient enfants. Il prit doucement sa main, et ce fut sans aucune hésitation qu'il affirma : 

"Tu finiras par trouver. On finit toujours par trouver ce qui manque, je te le promets."

Quand Cara entra dans la pièce avec des gobelets de café, il la regarda et sourit.

"Il te faut peut-être juste un peu d'aide."

Si tu veux, je t'emmènerai sur la falaise à nouveau, Ève, juste pour que tu puisses respirer. 

Ophélie, avril 

Dès qu'Ève a recommencé à vraiment regarder ce qui l'entourait, pas simplement voir mais vraiment regarder, comme elle le faisait autrefois, dès qu'elle est allée un peu mieux, je l'ai emmenée voir l'océan. C'était bref, juste un week-end pour nous deux, au bord de la mer, dans un Airbnb trouvé à la dernière minute, avec quelques douleurs et des rappels sur mon téléphone pour ses médicaments, mais on a passé ces deux jours sur la plage, assises sur nos serviettes poisseuses, dans le froid, au bord de l'océan. C'était beau. C'était peu, un peu bancal, insuffisant peut-être, mais pour nous, non. Ève, ça l'a fait sourire. Ca l'a fait pleurer. Elle était heureuse. Libre, avec ses cheveux dans le vent qu'elle refusait de me laisser coiffer. Elle était belle. Et moi, je me sentais libre. Enfin.

L'océan a toujours eu cet effet-là sur moi. C'est bien quelque chose qu'on a en commun, Ève et moi.

C'est avec Ève que tout a commencéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant