Cara, août
J'aurais tant aimé l'embrasser, ce soir-là
sentir sa peau contre ma peau et
ses lèvres sur les miennes
rien qu'un court instant
pour m'apaiser, juste le temps
de reprendre mon souffle
- mais, mon amour, ce n'est pas comme ça
qu'on évite de blesser les gens.
Léandre, août
Il entendait les talons de Cara claquer sur le sol, avec une régularité qu'il avait toujours admirée. Milo et Ève étaient partis passer l'après-midi sur la plage avec Andreas, tandis qu'Ophélie se rendait chez Amélia. Cara, elle, avait rappelé le metteur en scène qui les avait repérés au festival. Quand elle était partie, elle avait simplement dit à Léandre qu'elle allait le rencontrer dans un café. Elle ne lui avait pas proposé de l'accompagner, et il savait pourquoi. Mais elle portait du rouge à lèvres, une robe noire et des chaussures à talons, son armure lorsqu'elle n'était pas sûre d'elle ni de ses décisions. Elle aussi doutait. Elle aussi ignorait par où commencer.
Il attendit qu'elle vienne frapper à sa porte, tout juste rentrée, mais le claquement de ses talons s'éloigna à travers le couloir, et Léandre s'affala sur son lit. Au cours des derniers jours, son coeur avait pesé lourd, et il comprenait pourquoi Eve l'évitait, pourquoi Ophélie et Milo le faisaient aussi, mais il avait espéré - dans un moment d'oubli, peut-être - que Cara essaierait. Le méritait-il seulement - que quelqu'un essaie ?
On frappa à sa porte. Léandre se leva d'un bond et l'ouvrit en grand, laissant entrer Cara qui avait ôté ses talons et défait son chignon. Elle ne lui sourit pas, mais s'assit sur son lit dans un grand silence plus embarrassant que théâtral, avant de déclarer :
"Je t'en veux terriblement de ne pas nous en avoir parlé plus tôt. En fait, non, c'est à moi que j'en veux de ne pas avoir été là pour toi."
Il ne cilla pas, se tenant encore sur le seuil. Il avait gardé la porte ouverte, peut-être pour pouvoir prendre la fuite s'il sentait que son coeur s'apprêtait à se briser. Cara ne chercha pas son regard, et ça valait peut-être mieux.
"Mais tu restes Léandre. Mon ami, mon partenaire de danse, mon confident. Mon amant."
Son amant. Rien de plus. Rappel glaçant de ce qu'il n'aurait jamais.
"Ça fait cinq ans, et pendant ces cinq années, tu as fait de ton mieux pour te reconstruire et te faire pardonner auprès d'Ève. On ne peut pas pardonner ces choses-là, en fait, mais elle s'est efforcée de passer au-dessus, de surmonter ça, parce qu'elle t'aime, elle aussi. On tient à elle, et on tient à toi. Je pense pouvoir parler pour les autres, mais je parle surtout pour moi."
Il s'assit doucement sur la chaise de bureau, face à Cara. Elle ferma les yeux pour affirmer :
"Je tiens à toi, et c'est pour ça que je veux qu'on retrouve notre complicité. Je ne sais pas comment on fait après une annonce comme ça, si on décide de l'ignorer, si une barrière s'installe, mais... Je ne peux pas m'empêcher de tenir à toi."
Ce fut quand elle planta ses yeux dans les siens que Léandre sut que son coeur était sur le point de se briser. Il s'en était douté. Il l'avait vu venir à mille à l'heure, ce boulet de canon. Pourtant, il ne prit pas la fuite.
"C'est aussi pour ça, parce que je tiens à toi, qu'il faut que je te dise la vérité. Même si tu la connais déjà, au fond. Voilà, je sais que tu m'aimes un peu plus qu'il ne faudrait, Léandre, et je ne peux pas te rendre la pareille."
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C'est avec Ève que tout a commencé
Ficción GeneralIls se sont connus au théâtre, alors qu'ils avaient quinze ans et les yeux emplis d'étoiles. A l'époque, ils donnaient vie à des histoires tumultueuses, splendides et dévastatrices, du genre de celles qui vous prennent aux tripes et ne vous laissent...