16 | le bord du verre

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Léandre, août 

Ève nous a rejoints il y a quelques jours. Elle est belle, forte, droite - elle porte sa tresse et sa résilience comme une armure. Mais ce n'est qu'une façade, aussi fausse que celle de Cara, aussi travaillée que celle d'Ophélie, aussi fissurée que celle de Milo. Quelle ironie, pour des adolescents à qui le théâtre a tout appris, de ne pas savoir ôter leurs masques.

La vérité est violente, cruelle, plus brutale qu'un secret qu'on révèle en plein jour.

La vérité tient en une phrase : Ève ne s'est jamais remise de ce qui est arrivé il y a cinq ans, et son masque la protège. Mais je n'ai plus la force de faire semblant.

La vérité, c'est ça : j'ai blessé Ève, et je m'apprête à le faire à nouveau, à avouer ce grand secret qui n'appartient encore qu'à nous deux. Les non-dits ont dévoré notre amitié, et si je n'ose plus regarder Ève dans les yeux, c'est peut-être un signe qu'il faut enfin admettre que c'est ma faute, et qu'il est des choses qu'on ne pourra jamais réparer - comme ma carrière, ou les blessures qu'Ève s'efforce de masquer.

Le théâtre nous a réuni, et le théâtre nous a éloignés. Ce sera peut-être la vérité qui nous offrira une dernière chance.

Ève, août

C'était beaucoup, le poids de tous ces regards sur elle. Les interrogations, les non-dits, les questions, tout lui pesait, et elle seule savait pourquoi Léandre ne la regardait pas dans les yeux, pourquoi Cara s'était éclipsée pendant le repas, pourquoi Ophélie gardait son alliance, pourquoi Milo ne postait plus sur les réseaux sociaux. Chacun de ces secrets lui semblait déjà égaler le poids du monde au singulier.

Mais elle restait assise là, à passer le doigt sur le bord de son verre pour en faire retentir la musique, s'efforçant de se convaincre que rejoindre ses amis n'avait pas été la pire des idées. 

Elle était arrivée quelques jours plus tôt, et ils avaient eu beau discuter, faire des jeux de société et visiter des musées, la tension demeurait aussi vive qu'à son arrivée. Il lui semblait qu'à part les banalités, les comment ça va, et les études alors, ils n'avaient rien à se dire. Alors, quand Milo affirma qu'il allait courir sur la plage, Ève s'empressa de saisir sa canne et de partir avec lui. Ils marchèrent en silence jusqu'à la digue, où Milo laissa Ève s'asseoir en lui promettant de revenir dès qu'il aurait fini son jogging. Elle acquiesça avec un sourire, le laissa partir, et dès qu'il fut assez loin pour ne rien discerner, elle laissa son sourire se faner. 

Sa solitude lui manquait. Ici, avec son chapeau sur le crâne, un livre dans son sac et la mer juste en face, il lui semblait revenir un peu à la quiétude de sa falaise. Elle serait libre de réfléchir - à ça, à tout, à rien, un peu à elle. Elle serait au calme.

"Alors c'est vous, la fameuse Ève. On n'a pas eu le temps de vraiment en parler l'autre soir."

Elle dut se retenir de lever les yeux au ciel en voyant un intrus s'asseoir sur le banc, à côté d'elle. Pour la solitude, c'était fichu. Mais Andreas paraissait ouvert à l'idée du silence et sympathique - le fait qu'il lui propose de lui partager ses frites n'y était probablement pas pour rien. Il posa le cornet entre eux et croisa les jambes, le regard rivé sur la mer.

"J'aime venir ici quand j'ai besoin de calme. Les touristes affluent, mais ils passent vite, et personne ne m'interpelle jamais. C'est apaisant."

Elle se contenta d'acquiescer, grignotant une frite encore chaude. Andreas resta silencieux un moment, jusqu'à ce qu'Ève souffle pour elle-même :

C'est avec Ève que tout a commencéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant