Cara, juillet
Durant trois ans, Ève et moi avons échangé des lettres. Elle me parlait de ses articles de journaux, de son roman en cours, de la gentillesse de son voisin, et je lui racontais l'entêtement de mes partenaires de danse, les soirées passées à organiser la prochaine tournée avec le directeur. Aucune de nous deux n'abordait les sujets qui importent vraiment.
Un jour, alors que j'étais à Vienne, je n'ai pas su comment commencer ma lettre. Je ne voyais qu'une façon de dire ce que j'éprouvais : "Vienne, c'est magnifique, et tu adorerais". Mais Ève ne pouvait plus voyager comme elle l'aurait voulu, et dire ça, c'était retourner le couteau dans la plaie. J'ai cherché, cherché et cherché encore, mais je n'ai pas su quoi dire d'autre. Alors je n'ai rien dit. La correspondance s'est arrêtée là.
Milo, juilletMilo était le dernier à ne pas dormir. Sur la table de la salle à manger, des brochures témoignaient de leurs projets pour les jours à venir, de la plongée sous-marine à la randonnée sur les rochers, du festival associatif à la soirée au théâtre. Toutes ces activités lui semblaient fades et inutiles, comme poser un pansement sur une plaie qu'on a dédaigné de nettoyer ; il leur faudrait bien plus que quelques nouveaux souvenirs partagés pour retrouver leur complicité d'antan, il en était convaincu. Mais les brochures étaient là et l'empêchaient de trouver le sommeil, tout comme le vent qui faisait craquer les murs de la maison. Alors il restait là, à regarder ses réseaux sociaux sans trop savoir pourquoi. Les messages privés lui transperçaient toujours le coeur.
Eh, Milo, l'association part à vau-l'eau. Il n'y a que toi qui sais gérer tout ça. Qu'est-ce que tu fous ?
Pendant un instant, il eut l'idée de reprendre l'association en main, de venir en aide aux collègues à qui il avait tout confié du jour au lendemain. Mais, à cette simple pensée, la nausée l'envahit, et il se sentit de nouveau comme un enfant face à son premier véritable obstacle, incapable de savoir par où commencer. Cela faisait des mois que sa vie ressemblait à ça, et il s'en voulait - il s'en voulait tellement - de ne pas pouvoir en reprendre le contrôle. Il commençait à penser que ça ne dépendait pas entièrement de lui, qu'il fallait attendre que le destin jette ses dés. En vérité, il ignorait quelle direction il prenait, si c'était un cul-de-sac ou l'autoroute de sa vie. Il n'était même plus poétique, rien que terre-à-terre et figé au fond d'une impasse.
Il ne pouvait s'empêcher de penser au regard d'Ève le jour où elle avait compris, elle aussi, qu'il suffit d'une goutte d'eau pour faire déborder la mer. La première fois qu'ils s'étaient revus après l'accident, et qu'ils avaient parlé de danser, de jouer sur une scène, de voyager, d'escalader des montagnes, Ève était restée silencieuse. Juste le temps de cligner des yeux, et ses rêves avaient disparu. Milo aurait aimé ne jamais voir ça. Pour Ève, il le savait, ce n'était pas la première fois que tout ce qu'elle aimait lui échappait. Et, à ce moment-là, il ignorait si elle saurait se reconstruire. Il ne savait toujours pas.
Et toi, Milo ? Est-ce que ça bat encore, au fond de toi, depuis que tout s'est effondré ?
"Je ne sais pas à quoi tu penses, mais ça a l'air de te faire du mal."
Milo sursauta et tourna la tête vers Léandre, qui se tenait contre le chambranle de la porte, les bras croisés. Son ami portait encore son jean et son tee-shirt, indiquant qu'il n'avait même pas pris la peine de se coucher pour essayer de dormir.
"La maison des insomnies" ferait un bon écriteau.
"Je peux venir avec toi ?"
Milo acquiesça sans un mot et se décala sur le canapé, faisant une place à Léandre. Celui-ci s'y assit après avoir posé son téléphone sur la table, hors de sa portée. Ce geste à lui seul annonçait une discussion importante.
"Ça fait longtemps qu'on n'a pas parlé, juste nous deux, commença Léandre.
- La distance, tout ça, se justifia Milo. Ou juste le passage du temps.
- Ça me manque."
Milo se détendit un peu. Léandre ne semblait pas vouloir le mettre face à ses problèmes, l'acculer et lui faire tout avouer. Au contraire, il tentait juste d'avoir une conversation à coeur ouvert, de l'aider, avec gentillesse et sincérité. Alors Milo baissa sa garde.
"À moi aussi."
Ils ne dirent rien pendant un moment, puis Milo lança :
"Cara a du succès. Son compte Instagram a des milliers de followers, et ses tournées font fureur. Les journaux la présentent comme la meilleure danseuse étoile de France à ce jour. Je suis certain qu'elle ne peut pas se promener dans la rue sans être reconnue."
Milo décroisa les bras et poursuivit :
"Mais ce n'est pas comme ça qu'elle imaginait sa carrière. Pas sans toi. Comment tu le vis, Léandre ? Comment ça va ?"
Léandre s'était tendu à la mention de la danse, mais Milo le vit hausser les épaules et se renfoncer dans le canapé face à ses questions.
"Je suis content pour elle. Cara le mérite, que je sois là ou pas. Et puis, tu sais, ça fait cinq ans maintenant. Je me suis reconstruit, j'ai pris les pièces du puzzle et je les ai assemblées autrement. Il n'y a plus de danse dans ma vie, mais je m'y fais. Ça a été un nouveau départ, et il n'a pas eu que du mauvais. J'ai rencontré des colocataires d'une gentillesse inégalable, j'adore mes élèves, et en un sens, ça me fait du bien d'avoir cette vie rien qu'à moi."
Milo sembla déceler, dans la voix de Léandre, une part de souffrance qui contrastait avec ses mots, mais n'insista pas. Ce fut son ami qui relança la conversation.
"Et toi, Milo ? Ce grand projet que tu prépares, et qui justifie ton absence sur les réseaux ?"
Milo se figea. Il avait beau savoir que ses amis suivaient son compte d'activiste, il ne s'attendait pas à ce que l'un d'entre eux pose la question aussi brutalement. Pour Léandre, c'était un sujet de conversation banal. Pour Milo, c'était l'échec de sa vie.
Face à son silence, Léandre fit marche arrière :
"Si tu ne veux pas en parler, ce n'est pas grave. Désolé."
Et les mots de Milo allèrent plus vite que sa pensée.
"Il n'y a pas de grand projet, murmura-t-il. J'ai fait un burn-out militant. Je n'arrive plus à mettre des choses en place. J'ai tout arrêté, je ne sais pas pour combien de temps, peut-être pour toute la vie. Je ne sais pas."
Léandre ne répondit rien. Il cligna des yeux, reprit sa respiration, et finit par souffler :
"Merde, je suis désolé. Pourquoi tu ne nous en as pas parlé ? On aurait pu essayer de-
- Tu sais pourquoi. Et, Léandre, ne dis rien. Il n'y a rien à dire, alors ne fais pas semblant, s'il te plaît."
Et, aussitôt, Milo contint un rire de soulagement. Il l'avait dit. Le secret était avoué, et il lui semblait qu'il ne pesait plus si lourd sur ses épaules. Pourtant, il ajouta :
"Personne sur les réseaux sociaux ne doit le savoir.
- Et les autres ?
- Non plus. Il est trop tôt."
Alors Léandre le regarda et lança :
"Je suis content que tu m'en aies parlé. Tu n'as pas à traverser ça seul."
Milo se leva doucement. C'était peut-être le soulagement, peut-être l'accablement, mais il avait soudain besoin de dormir. Ou de fuir, parce qu'il lui semblait un peu en avoir trop dit.
"Et, Milo ? Quoi que tu fasses, que tu t'y remettes ou pas, on sera là. Ça ne change rien à ce que tu vaux, et surtout, ça ne change rien à qui tu es."
Milo le remercia d'un sourire et monta les escaliers. Ce n'est que quand il s'allongea sur son lit, quand il sentit enfin le sommeil l'enlacer, qu'il réalisa à quel point les mots de Léandre importaient. Il les avait attendus durant des mois, et les voilà enfin. Il pouvait reprendre son souffle, désormais.
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C'est avec Ève que tout a commencé
General FictionIls se sont connus au théâtre, alors qu'ils avaient quinze ans et les yeux emplis d'étoiles. A l'époque, ils donnaient vie à des histoires tumultueuses, splendides et dévastatrices, du genre de celles qui vous prennent aux tripes et ne vous laissent...